Déviant un jour… déviant toujours?

Trois bénévoles des Cercles de soutien et de responsabilité du Québec en compagnie de délinquants sexuels
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Trois bénévoles des Cercles de soutien et de responsabilité du Québec en compagnie de délinquants sexuels

«Je dois vous dire d’entrée de jeu que je suis un déviant sexuel. Le délinquant sexuel, lui, n’est pas nécessairement déviant. C’est pas un prédateur. C’est circonstanciel. Mais moi, je l’ai, c’est en moi », raconte Stéphane, qui a purgé 24 ans de prison après avoir commis plusieurs agressions sexuelles sur des mineurs et tué un enfant de 10 ans. Il se compare à un alcoolique qui ne « guérit » jamais vraiment, mais qui doit apprendre à vivre avec sa condition. « Déviant un jour, déviant toujours », répète-t-il souvent.

Les prédateurs sexuels sont-ils réhabilitables ? Le débat n’a de cesse, et de plus en plus d’éléments ajoutent à la difficulté de trancher. Pour certains, les délinquants sexuels — surtout les plus dangereux — qui suivront une thérapie adaptée en prison doivent nécessairement faire l’objet d’un suivi serré et d’un accompagnement extra-muros pour minimiser les risques de récidives. Pour d’autres, la thérapie en prison pourrait certes avoir des bienfaits, mais c’est surtout la durée de la peine qui importe.

Dans le nouveau projet de loi des conservateurs, qui demande l’élimination de la libération conditionnelle pour certains crimes graves, les délinquants sexuels ne sont toutefois pas visés (sauf s’ils ont commis un meurtre). Mais se profile alors un paradoxe devant les coupes orchestrées par Service correctionnel Canada (SCC) dans certains programmes de réhabilitation.

Comment empêcher ces hommes considérés comme dangereux de récidiver après un si long enfermement s’il n’y a plus de ressources pour les soutenir dehors ?

Pour Maxime Janson, coordonnateur des Cercles de soutien et de responsabilité du Québec (CSRQ), un organisme de réinsertion sociale pour délinquants sexuels qui verra sa subvention coupée à la fin du mois, c’est là tout l’absurde de la situation. « À travers le monde, des gens viennent voir ce qu’on fait de bien en matière de réinsertion sociale et nous, on va mettre la hache là-dedans ? Ce serait inconcevable de fermer. Car on abandonnerait les hommes les plus rejetés de la société. »

De plus en plus étoffée, la recherche des 20 dernières années conclut que les traitements — le suivi psychologique ou psychosocial, mais également l’hormonothérapie — diminuent les risques de récidives, soutient le psychologue Mathieu Goyette, professeur à la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke et spécialiste des questions de dépendance et de criminalité.

« L’ampleur de l’efficacité va varier d’une taille de petite à moyenne, en recherche, ça veut dire 10 à 20 % de diminution de récidive, explique-t-il. Les personnes qui tirent le plus grand bénéfice d’un traitement pour contrer la récidive, ce sont celles des catégories les plus à risque. »

Changement de vision

 

Depuis quelques années, Maxime Janson entretient un certain malaise vis-à-vis de l’approche de SCC, qu’il juge « hypercontrôlante ». « Leur façon d’agir est pire avec les délinquants sexuels. Le service a la mèche courte », dit le sociologue de formation, qui connaît bien l’agence fédérale ayant travaillé 11 ans comme conseiller clinique pour une maison de transition. « Je me rappelle, à mes débuts, on prenait plus en considération les réels facteurs de risque et on évaluait davantage l’impact du gars en fonction du reste de son cheminement. Mais aujourd’hui, c’est l’inverse. On est toujours prêt à suspendre une libération conditionnelle au moindre écart et ce n’est qu’après qu’il y a enquête pour voir si le détenu a mal agi. »

Selon lui, ce changement de vision n’est pas étranger au fait que les criminologues sont en très grande majorité des femmes, jeunes, qui n’ont parfois pas l’assurance ni l’étoffe pour gérer de lourds dossiers comme ceux des délinquants sexuels. « Il y a une crainte et une insécurité devant les hommes à haut risque de récidive. »

Et contribue à cette idéologie dominante la menace de publier, comme ailleurs au Canada, un registre avec les noms et les quartiers de résidence des agresseurs sexuels d’enfants — ce que certains médias ont fait, comme le groupe Québecor, qui a publié une carte géographique interactive avec ces données.

Au profit de la sécurité publique, la tolérance au risque a diminué au cours des dernières années, remarque Mathieu Goyette. Le moindre écart de conduite d’un agresseur en réhabilitation est réprimé par un retour en prison ou par des conditions sévères, encore plus difficiles à respecter.

Une spirale négative s’enclenche, remarque-t-il. « Je suis à l’aise avec le fait de suspendre en libération conditionnelle, mais si on ne tolère pas certains écarts de conduite, ça renvoie l’individu en réinsertion à une image de lui où il a échoué, où il n’est pas à la hauteur. Ça lui fait perdre son emploi, ses liens avec ses proches et il doit tout recommencer à zéro », souligne M. Goyette.

D’autant que l’incarcération en soi a peu d’impact sur le désistement criminel, selon la plupart des études.

« Ça ne veut pas dire que, comme société, on n’a pas le droit de décider qu’on ne tolère pas ces gestes-là et qu’il faut punir les [délinquants] en les privant de liberté. Mais de croire qu’en les privant de liberté, on se protège à long terme, c’est erroné comme raisonnement. C’est plus un choix moral de société qu’un choix de sécurité », soutient-il.

Selon le psychologue, offrir des services de santé et psychosociaux à l’intérieur du pénitencier n’est pas une mauvaise chose en soi.

« D’un océan à l’autre, ce sont des services équivalents. Ce qui est dommage, outre le fait que cette uniformité sape la création et l’innovation, c’est qu’une fois sa détention terminée, les seuls liens qu’aura créés l’individu seront avec les services correctionnels », déplore-t-il.

Mathieu Goyette va plus loin : selon lui, les délinquants sexuels devraient, à l’intérieur des murs, avoir accès à certains privilèges qui faciliteraient à terme leur réinsertion sociale. « Pour les délinquants sexuels, ce n’est pas permis d’avoir accès à Internet ou de posséder un ordinateur, mais il faut se demander si, aujourd’hui, en 2015, cette interdiction-là tient la route dans la mesure où les compétences informatiques sont rendues tellement importantes pour le marché du travail, souligne-t-il. Pour ce qui est de socialiser, Internet devient un incontournable pour contacter des proches. Est-ce que le fait de les priver de ça est la meilleure façon de faire ? »

Le profil du délinquant sexuel

Solitude, problèmes d’attachement ou sexuels, faibles habiletés sociales… « À la base, le délinquant sexuel est une personne qui a une faible estime d’elle-même. Sa dynamique est inhérente à cette faible estime qui provient de l’enfance », explique Maxime Janson, coordonnateur de l’organisme Cercles de soutien et de responsabilité du Québec (CSRQ). « On sait que 55 % des délinquants sexuels ont été eux-mêmes agressés dans leur enfance et que 85 % ont vécu de la violence physique et psychologique. »

La grande majorité sont des hommes (95 %) et proviennent de milieux familiaux dysfonctionnels, trop autoritaires ou surprotecteurs.

Les personnes qui tirent le plus grand bénéfice d’un traitement pour contrer la récidive, ce sont celles des catégories les plus à risque



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