Mobilise-toi et l’État t’aidera

André Lavoie Collaboration spéciale
La troupe de théâtre de mouvement montréalais Parole d’exclues, Les idéaux parleurs, crée ensemble des pièces invitant à la réflexion sur les origines des préjugés, des inégalités et de la pauvreté.
Photo: Emane - Ingénieur artistique La troupe de théâtre de mouvement montréalais Parole d’exclues, Les idéaux parleurs, crée ensemble des pièces invitant à la réflexion sur les origines des préjugés, des inégalités et de la pauvreté.

Ce texte fait partie du cahier spécial Innovation sociale

« Nous sommes en train de fermer un grand chapitre de l’histoire du développement au Québec », affirme sans ambages Juan-Luis Klein, directeur du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES), dont les bureaux sont situés à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Pour ce spécialiste des questions territoriales québécoises, très à l’écoute des aspirations et des inquiétudes de plusieurs organisations issues de la société civile, l’heure n’est pas à la rigolade. Chilien d’origine arrivé au Québec en 1974, Juan-Luis Klein connaît très bien son pays d’accueil. Diplômé de l’Université Laval en géographie économique, il a été chercheur à l’Université du Québec à Rimouski avant d’enseigner pendant 12 ans à l’Université du Québec à Chicoutimi, pour ensuite poser ses pénates à l’UQAM, où il est depuis 1993. Celui qui dirige le CRISES depuis 2009 tient à souligner qu’il n’est pas de nature pessimiste, mais qu’il constate tout de même les ravages de l’austérité.

Le géographe ne craint pas de nommer les choses par leur nom et surtout de désigner les conséquences des choix du gouvernement de Philippe Couillard, qui veut atteindre coûte que coûte le déficit zéro. « On peut parler d’austérité, mais ça s’appelle aussi privatisation ou néolibéralisme. Au final, ça se traduit par un repli de l’État en faveur de l’action directe », déplore Juan-Luis Klein. Et ce repli ne favorise en rien la créativité, l’innovation sociale, la prise en charge des citoyens dans leur communauté, qu’il s’agisse d’un petit village ou d’un quartier urbain. Il rappelle avec éloquence que des initiatives comme les corporations de développement économique communautaire (CDEC), tout comme les centres de la petite enfance (CPE), furent d’abord élaborées par des citoyens, il y a plusieurs décennies, avant que l’État ne découvre qu’elles pouvaient bénéficier au plus grand nombre.

Certains voient en l’omniprésence de l’État la réponse à tous les problèmes, à toutes les difficultés sociales. Le directeur du CRISES n’est pas de cet avis, se faisant plus nuancé sur sa position stratégique dans la dynamique citoyenne. « On n’a pas besoin d’un État qui fait tout, et ce n’est pas une bonne chose qu’il fasse tout. Parce que si l’État fait tout, la société civile n’a plus de place. On a surtout besoin d’un système où il y a présence de l’État, de la société civile, de l’entreprise privée et du citoyen. »

Pour Juan-Luis Klein, la réelle obsession du gouvernement Couillard ne devrait pas être l’« austérité », mais la « flexibilité ». « Dans nos recherches sur les facteurs qui favorisent des formes de sortie de la pauvreté, on a découvert que l’on a besoin d’un État flexible, qui laisse tous les acteurs assumer leur leadership. Car ce sont eux qui savent quels sont leurs problèmes. Un programme étatique conçu mur à mur résout des problèmes qui n’existent pas partout ! D’une région à l’autre, les réalités sont différentes. » Et pour que les solutions proposées par la base trouvent leur chemin à travers l’appareil étatique pour ensuite profiter à toute une société, les élus et les dirigeants doivent être à l’écoute.

Si c’était vraiment le cas, ils constateraient rapidement « le pessimisme qui règne dans plusieurs organisations et chez les citoyens », déplore le professeur. Admettant du même souffle qu’il y a « un ensemble de facteurs qui jouent dans la fin d’un cycle », Juan-Luis Klein dénonce « la dérive individualiste », ennemi juré de l’innovation sociale.

« Si la cohésion sociale s’effrite, poursuit le chercheur, elle crée des conditions qui peuvent être néfastes et susciter beaucoup d’insécurité. Pour sortir de la pauvreté, ça prend des liens sociaux, car les gens isolés ne peuvent pas communiquer. C’est le cas pour les personnes âgées laissées à elles-mêmes, ainsi que pour les immigrants qui n’arrivent pas à s’intégrer. La question de la cohésion doit être prioritaire pour un nouveau cycle d’innovations sociales. »

Cette dynamique de cohésion prend en partie sa source dans l’éducation, mais là encore, il remarque une obsession du clientélisme qui n’augure rien de bon pour favoriser les initiatives de changement en ces temps de crise. « Observez l’évolution des cégeps. Au départ, ils visaient à former des citoyens conscients de la collectivité, responsables. Progressivement, il y a eu des changements dans les programmes, les offres de cours et le choix des professeurs ; on s’est dirigé vers une éducation qui forme de la main-d’oeuvre, des personnes avec des compétences pour aller vers le marché du travail. »

Les ténors économiques ne voient pas là un mal, bien au contraire. Pour le géographe, les périls de ces choix sont pourtant multiples. Selon lui, « quand on oriente l’éducation vers le marché du travail, on recule, parce que, si on forme des étudiants pendant trois ou cinq ans en fonction de ce marché, dans cinq ans il sera obsolète ».

Cette quête désespérée pour l’emploi constitue donc un leurre, qui s’inscrit en faux par rapport à ceux qui voient le boulot comme la clé de tous les problèmes. « Dans les années 1980, c’était considéré comme une solution-miracle, et on a mis en place des organisations et des programmes qui favorisaient l’emploi. Aujourd’hui, on s’aperçoit que l’emploi produit… de la pauvreté et des inégalités ! » La baisse du taux de syndicalisation, l’augmentation des postes précaires et à temps partiel, les iniquités fiscales et les changements radicaux au programme d’assurance-emploi sont autant de facteurs qui viennent limiter la portée du fameux miracle.

Un changement de mentalité chez les jeunes générations apparaît perceptible aux yeux du chercheur. « Ces jeunes ont des aspirations différentes en matière d’équité, d’environnement, d’accès aux services, aux études, etc. Pour atteindre une certaine qualité de vie, il faut savoir combiner de multiples mécanismes. » À l’heure de l’austérité, pour que ces transformations deviennent réalité, « et pour conserver une partie de nos acquis tout en les modernisant », il faudra agir de manière concertée, plaide Juan-Luis Klein.

À voir en vidéo