Quand le choc des valeurs mène au drame familial

Johra Kaleki demeure en liberté.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Johra Kaleki demeure en liberté.

Dans les affaires judiciaires, ce n’est pas tous les jours que la victime d’une brutale attaque au couteau de cuisine se tient aux côtés de son agresseur pour l’épauler au moment du verdict.

Bahar et Johra Kaleki. La fille et sa mère. La victime et son agresseur. La cause tranchée mardi par le juge Yves Paradis a de multiples ramifications. Il s’agit d’un drame familial pas comme les autres, survenu dans une famille de ressortissants afghans déchirée par un conflit entre les valeurs traditionnelles et la modernité. Des relents de « crimes d’honneur » planent aussi sur la cause, bien que le jugement écarte totalement cet aspect.

La preuve accablante contre Johra Kaleki et les principes applicables en droit criminel ont largement suffi pour que le juge Paradis reconnaisse la mère coupable de tentative de meurtre.

Mme Kaleki, 42 ans, a encaissé la décision sans manifester la moindre émotion, flanquée par sa fille, Bahar, et son mari, Ebrahim Ebrahimi (le père de Bahar). Elle pourra conserver sa liberté pendant quelques semaines encore, le temps que le juge décide de la peine à lui infliger. La Couronne a bien l’intention de demander une peine d’incarcération pour ce crime « brutal ».

Bahar Kaleki a bien failli mourir en raison de la fièvre du Grand Prix. Le week-end du 11 juin 2010, alors qu’elle est âgée de 19 ans, elle brave les règles familiales très strictes sur la fréquentation des garçons, les couvre-feux, l’usage des appareils électroniques, etc. La jeune adulte sort dans les bars. Elle fête toute la nuit, en buvant un coup avec deux filles rencontrées au hasard, chez qui elle finira par dormir.

Constatant que sa fille ne rentre pas de la « librairie », où elle est censée passer la soirée jusqu’à 21 h au plus tard, Mme Kaleki est à bout de nerfs. Elle appelle si souvent Bahar sur son portable que celle-ci menace de ne plus jamais revenir si sa mère n’arrête pas de la harceler.

La mère en crise se rend au domicile d’une amie de Bahar, puis au poste de police pour signaler la disparition de sa progéniture. Elle ne ferme pas l’oeil de la nuit, partagée entre la nausée et des hallucinations auditives.

Bahar rentre finalement le samedi midi, en se plaignant des règles trop strictes que lui imposent ses parents. Le soir même, elle remet ça, sans se douter qu’une colère sourde gronde dans le coeur de sa mère. Johra est envahie par un sentiment de trahison et d’inutilité. Sa fille ? Elle a déjà le goût « de la battre et de la tuer », dira-t-elle plus tard aux policiers.

La mort si près

Au terme d’une seconde nuit d’insomnie et d’hallucinations auditives, Mme Kaleki perd les pédales lorsque Bahar rentre au petit matin. Elle dira plus tard que son dernier souvenir est d’avoir vu l’ombre de son mari et de Bahar discuter ensemble.

La suite donne froid dans le dos. Johra Kaleki s’empare d’un couteau de cuisine qu’elle dissimule sous son chandail. Elle va rejoindre sa fille au sous-sol. Elle demande à son mari, en pleurs, de les laisser seuls un moment, et de ne pas redescendre avant qu’elle ne lui dise. Pendant que sa fille est couchée à plat ventre, les bras en croix, elle lui assène un coup de couteau dans le cou. Bahar se souvient des paroles de sa mère possédée par une colère animale : « Tu ne mérites pas cette vie, tu ne mérites rien. »

Sans l’intervention de son père, Bahar Kaleki serait probablement morte. Il faudra trois policiers pour maîtriser la mère qui crie encore, au moment de son arrestation : « Je veux l’achever. Laissez-moi la tuer. »

Lors du procès, Bahar Kaleki refuse de témoigner contre sa mère, une femme douce, aimante, dévouée et attentionnée pour ses quatre filles. Bien qu’elle soit croyante, de confession musulmane, elle n’impose pas sa foi et ses valeurs religieuses à ses enfants.

Les questions de valeurs et de règles chez les Kaleki sont évoquées à maintes reprises, mais elles sont d’une importance secondaire pour juger d’une affaire criminelle, selon le juge Paradis.

L’avocate de Mme Kaleki, Isabel Schurman, plaide finalement la non-responsabilité criminelle pour troubles mentaux.

Deux experts se font la guerre à partir de leurs entretiens avec Johra Kaleki et de leur analyse de sa déclaration aux policiers. Le Dr Dominique Bourget conclut à l’existence d’un désordre psychotique passager, qui aurait rendu Mme Kaleki en perte de contact avec la réalité et incapable de distinguer le bien du mal.

À l’inverse, le Dr Joël Watts ne trouve rien d’anormal avec la dame. Son comportement avec les policiers est typique pour une personne qui vient de subir un stress et un traumatisme extrêmes. Il n’y a rien de psychotique ou de désorganisé dans la pensée de Mme Kaleki, dira-t-il. Durant son interrogatoire, l’accusée essaie tout au plus de comprendre ce qui a bien pu se passer dans sa tête quelques heures auparavant.

Dans son jugement, le juge Paradis observe que Johra Kaleki a fait part de son intention de tuer sa fille pendant et après le drame. La théorie du « trou de mémoire » ne résiste pas à l’analyse. Au fil des déclarations, Mme Kaleki décrira dans le menu détail sa tentative de meurtre. « Il n’y a pas de signe de délusion [idées délirantes] ou d’hallucinations », conclut-il.

Pas un mot sur les crimes d’honneur dans la décision. « Ce qui est ressorti [du procès], c’est que ce sont des conflits dans la famille entre les valeurs véhiculées par les parents et ce que les enfants voulaient exercer comme liberté. Les médias ont parlé de crime d’honneur, mais on n’est pas entré dans cette analyse profonde », a dit Anne Gauvin, procureure au dossier.

Ce qui est ressorti [du procès], c’est que ce sont des conflits dans la famille entre les valeurs véhiculées par les parents et ce que les enfants voulaient exercer comme liberté. Les médias ont parlé de crime d’honneur, mais on n’est pas entré dans cette analyse profonde.