La banalisation de la discrimination au quotidien

«Le sexisme ordinaire fait partie intégrante du quotidien», explique Lucie Joubert, professeure au Département de français à l’Université d’Ottawa.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Le sexisme ordinaire fait partie intégrante du quotidien», explique Lucie Joubert, professeure au Département de français à l’Université d’Ottawa.
Pour mieux comprendre le phénomène du sexisme ordinaire, Le Devoir a interrogé des femmes qui ont des idées très précises et des définitions plus explicites d’un concept qui semble flou d’emblée. Le principe est simple : trois questions, des réponses plurielles.
 

Qu’est-ce que le sexisme ordinaire pour vous et quelles sont ses manifestations les plus flagrantes en 2015 ?

« Comme la formule le laisse entendre, le sexisme ordinaire fait partie intégrante du quotidien (comme le racisme ordinaire, au demeurant). C’est notamment une façon d’appréhender l’autre selon les idées reçues concernant son sexe ou selon ce qu’on “ attend ” du comportement d’une personne de ce sexe.

« Exemples : toutes les fois qu’on se permet des commentaires sur le physique d’une personne dans les médias. On le fait beaucoup plus au sujet des femmes que des hommes. Dit-on d’un humoriste qu’il a un charmant sourire ou que ses cheveux blonds flottent au vent ? À cet égard, l’émission Quel âge me donnez-vous ? est championne toutes catégories.

« On a vraiment tout, là. Toutes les fois où, machinalement, on se demande si une fille pourrait faire aussi bien le travail qu’un gars. Cela arrive beaucoup plus souvent qu’on pense, encore aujourd’hui. »

Lucie Joubert, professeure au Département de français à l’Université d’Ottawa

« Le sexisme ordinaire est omniprésent, tellement présent qu’il en devient souvent banal. Parfois, il fait à ce point partie du quotidien qu’on en vient à l’intérioriser, à le trouver normal.

« Les manifestations du sexisme ordinaire sont tellement nombreuses qu’il est difficile de les nommer en particulier. Je pense à plusieurs choses en 2014. Dans le milieu geek, il y a eu des dénonciations du sexisme lors des Comic Cons et du harcèlement dont ont été victimes certaines femmes oeuvrant dans le milieu du jeu vidéo : Anita Sarkeesian ou Zoe Quinn, par exemple. »

 
Camille Robert, militante, féministe et étudiante à l’UQAM

« Le sexisme ordinaire, c’est une quantité infinie de petits incidents, de petits gestes, de petites remarques, qui, pris ensemble, vont toujours dans le même sens : celui de maintenir certains privilèges masculins et de garder fermement en place une idée de ce que sont, ou devraient être, les hommes et les femmes. […]

« On a du mal à dénoncer ces petites oppressions justement parce que chacune paraît infime : on est accusée de faire tout un plat pour rien, de se laisser obséder par des détails. Mais nos vies sont faites de détails. […] Personne n’oblige les femmes à s’épiler les jambes, mais la très grande majorité le fait parce que les poils ne seraient pas féminins. Pourtant, ils poussent sur notre corps aussi… »

Lori Saint-Martin, professeure au Département d’études littéraires à l’UQAM

 

« C’est une forme de discrimination vécue par les femmes de manière continue. C’est une forme de sexisme moins souvent prise en considération parce qu’elle n’est pas spectaculaire.
 

« C’est là, selon moi, que réside l’aspect le plus pernicieux du sexisme ordinaire de nos jours : son aspect peu flagrant pour les personnes qui ne le vivent pas. Pourtant, subir constamment de petites attaques peut être extrêmement destructeur. »

Roxane Noël, étudiante au baccalauréat en philosophie à l’UQAM

 

Quelle est la dernière manifestation de sexisme ordinaire à laquelle vous avez dû faire face ?

« Il y a des choses plus subtiles, par exemple, quand quelqu’un a une conversation avec mon copain et moi et que la personne s’adresse uniquement à lui. »

Camille Robert

« En tant qu’étudiante en philosophie, je me retrouve souvent dans des débats avec des collègues masculins. Je remarque qu’ils remettent constamment en doute mes propos, me demandent énormément de sources, m’interrompent souvent et ne répondent pas vraiment à mes objections, comme s’ils ne les considéraient pas vraiment.

« Or, lorsque je vois ces hommes débattre avec d’autres hommes, j’observe qu’ils n’agissent pas ainsi. C’est extrêmement frustrant, au quotidien, de sentir que mon genre fait en sorte que je ne suis pas prise autant au sérieux que mes collègues masculins. »

Roxane Noël

« Aujourd’hui, dans l’avion, le voisin de siège de ma voisine s’assoit les jambes largement ouvertes, prenant tout son espace et empiétant sur le sien. Elle serait donc censée occuper une demi-place alors que lui en prend une et demie.

« Et il n’est pas plus grand qu’elle. Une métaphore : les hommes se croient souvent justifiés de prendre plus de place, physique ou symbolique. (Ma voisine lui a demandé gentiment de rester dans ses limites et il a été si interloqué qu’il l’a fait). »

 

Lori Saint-Martin

 

Comment combattre le sexisme ordinaire ?

« Se poser la question : si on inversait les sexes dans telle situation, les résultats seraient-ils les mêmes ? En général, la réponse est en défaveur de la femme. Il faut réagir alors, prendre des moyens pour conscientiser l’entourage du sexisme de la situation. »


Lucie Joubert

« Idéalement, cette solution nécessite une réceptivité préalable de la part de la personne qui commet un acte de sexisme ordinaire ; il est important de dénoncer cet acte sur-le-champ et d’expliquer en quoi c’est sexiste.

« Personnellement, j’ai eu beaucoup de succès avec cette tactique et les hommes dont j’avais dénoncé les comportements m’ont souvent dit être plus alertes à propos de leur comportement depuis l’événement.

« Donc, je pense qu’il y a de l’espoir, et cela passe par le dialogue, qui requiert bien sûr l’écoute. Par contre, je me demande encore quels seraient les moyens d’accroître l’écoute de ceux qui sont les plus réticents. »

 

Roxane Noël

 

« En parler autour de soi. Changer ses propres comportements aussi : le sexisme n’est pas seulement chez les autres, il est aussi dans notre tête. Nous avons tous nos points faibles. »
 

Lori Saint-Martin

Les jouets entretiennent-ils les stéréotypes?

Pour plusieurs personnes interrogées pour faire ce dossier, une des manifestations du sexisme ordinaire se trouve dans les jouets stéréotypés pour enfants. Le Devoir a demandé à plusieurs distributeurs de jouets au Québec quelle est leur politique en matière de stéréotypes de genre.

« Chez Joubec, les jouets n’ont pas de genre mais, malheureusement, il y a beaucoup trop de papas qui refusent d’acheter une poussette pour poupée sous prétexte qu’elle est rose. Par ailleurs, les femmes vont souvent mettre de côté une peluche avec une oreille bleue sous prétexte que le cadeau est destiné à une fille. 

«Nous avons choisi de ne pas faire de sections garçons/filles pour encourager la diversité. Dans nos boutiques, les jouets sont classés par catégories telles que alimentation, science, bricolage, plein air, jeux de société, etc. […] C’est surtout le client qui est sexiste quand vient le temps de magasiner et, à l’opposé, il y en a qui n’en font pas de cas. » 

Éric Raymond, propriétaire de Joubec

« Nous n’avons pas réellement de politique à ce sujet. Nous fonctionnons par type de produit et essayons de répondre aux besoins et aux demandes de nos clients. Nous avons beaucoup de jouets unisexes et ne nous fions pas aux fournisseurs, mais bien à ce que nous savons que nos clients aiment. » 

Valérie Santerre, directrice chez Benjo

« Nous n’avons pas de politique qui vise à limiter notre offre, par exemple, à des jouets roses pour les filles et des jouets de guerre pour les garçons. » 

Alex Roberton, directeur des affaires de l'entreprise chez Walmart Canada Corp.

« Nous vendons de tout. De produits pour filles (exemple: Barbie – boîte rose) et d’autres plus pour garçons (boîte de Lego — bleue), même si, dans les faits, les Lego se vendent pour des filles et l’inverse est possible, mais extrêmement rare. Nous vendons ce que les clients nous achètent. Nous pouvons dire tout ce que nous voulons sur le fait de ne pas stéréotyper les jouets, mais ce sont les parents qui se procurent ce que les enfants désirent.

«Le rose est souvent la couleur préférée des filles de moins de huit ans. Pour les garçons, naturellement, ils veulent des camions, des blocs, et plus vieux, des kits de science. Ils n’ont généralement pas de “ couleur préférée stéréotypée ”, mais nous mentionnent des couleurs qu’ils aiment moins, telles que le rose ou le mauve. » 


Marie-France Pageau, présidente et propriétaire de Castello

Pour en savoir plus : Les livres et les jouets ont-ils un sexe?