Des blagues juste pour rire?

Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir

Alexandre Comeau, professeur de philosophie au cégep Saint-Jean-sur-Richelieu, a décidé d’aborder le féminisme dans trois cours cette année. Certains se sont un peu rebiffés avant : « Pourquoi des notions de féminisme en 2015, Monsieur ? »

Et pourtant, l’initiation était plutôt anodine. Analyser dans le dictionnaire les mots mère/père ; princesse/prince ; fille/garçon. Pour Le Petit Robert, « fille » est synonyme de « princesse », « nunuche », « prostituée »… « Les équipes ne remarquent pas la charge sémantique des mots, nous écrit Comeau. La plupart semblent étonnés ; ils n’avaient pas vu ou pas compris la portée des mots. La tradition et la culture reviennent comme déterminants. Assez peu le sexisme ordinaire, comme si ça appartenait surtout au passé. »

Le Devoir a interrogé d’autres étudiants pour savoir ce qu’ils en pensent. « Je ne dirais pas que le sexisme est une chose du passé, mais il y a une conscientisation qui se développe et une réserve se crée », dit Benjamin Herrera, 19 ans, étudiant au collège Jean-de-Brébeuf à Montréal.

Ses deux collègues renchérissent. « C’est pas tout noir ou tout blanc, c’est pas juste du slut-shaming* ! J’ai de la misère à voir des exemples précis de ça dans la vie de tous les jours. J’imagine qu’il y a de quoi, un regard condescendant, un petit peu de jugement, mais pas des trucs vraiment flagrants, sans gêne, complètement sexistes ! »,insiste Charles Lesage, 18 ans.

Blagues et insultes

« Banal », « pernicieux », « caché » sont des mots qui reviennent souvent dans la bouche des trois jeunes hommes pour parler de sexisme. De même, ils avouent que, dans certains milieux côtoyés, surtout sportifs, les blagues et les insultes sexistes fusent.

« On fait des simulations de l’ONU au collège et nous devons tous faire des discours, raconte Christopher Lu. Mais, souvent, quand les filles vont prendre la parole, on aura tendance à dire qu’elles sont plus bitchy ou plus bossy, et les gars ont moins tendance à les écouter. » Et ce comportement vaut pour leurs professeures, avouent-ils tous les trois.

Quelques détours par Hillary Clinton, Margaret Thatcher, Pauline Marois et finalement par les réseaux sociaux, où les femmes qui mettent en valeur leur corps se font beaucoup critiquer, selon eux. Puis on revient aux blagues, qui s’imposent comme comportement sexiste dans leur milieu.

« On joue sur les stéréotypes, mais c’est pas insultant. Quand c’est super évident que c’est pas vrai, c’est pas choquant, il me semble », dit Charles. Benjamin n’est pas d’accord : « Il n’y a pas beaucoup de blagues racistes qui sont réellement racistes, tandis que les blagues sur les filles, j’ai l’impression qu’il y en a davantage qui portent un fond de vérité. »

Charles revient sur le point un peu plus tard : « Quand une de nos profs se met à nous parler de féminisme, on va avoir des petits tressaillements de rire. […] Mais si un prof nous parle de son ethnie, d’où il vient, là on va prendre ça au sérieux, c’est moins risible, plus sérieux, ça vient du fond du coeur… tandis que l’autre, avec son féminisme… »

Et dans votre famille, les gars ? Pour Benjamin, sa mère « est une femme forte, un modèle qui a monté les échelons et qui est capable d’élever sa famille… je la respecte beaucoup. » Christopher, lui, estime que si son père était resté à la maison, il l’aurait moins vu comme un exemple. « Ma mère est une héroïne parce qu’elle a laissé son travail là [haut placé] pour moi et mon frère. »

Dans les corridors de l’université

D’autres réponses nous sont données dans les corridors de l’UQAM. Pour Sophie Rioux, née en 1992 d’un papa au foyer et d’une maman féministe, beaucoup d’hommes « se disent proféministes, mais réagissent quand même fort quand ils se font remettre en question sur leurs privilèges ». Elle nous parle de mansplaining** et de la difficile écoute de ses points de vue lorsqu’elle s’exprime avec des collègues masculins.

Mais l’étudiante n’est pas tendre envers le comportement de certaines filles dans le milieu universitaire : « Les filles se sexualisent, c’est leur seule manière d’entrer en contact avec des hommes. Ce n’est pas une sexualité d’émancipation, mais de la compétition entre filles pour l’attention des quelques hommes. »

Comme le sexisme ordinaire se manifeste pour elle dans des « comportements de domination », il est important de ne pas se cantonner aux luttes féministes afin de s’investir dans tous les milieux « pour les dénoncer ».

Pour Gabriel Cotte, étudiant en histoire, le sexisme ordinaire se manifeste souvent quand l’homme prend la parole et aborde un couple. Comme il a beaucoup travaillé en restauration, il abonde aussi en exemples dans ce domaine. Il nous parle de ses comportements d’avant sa confrontation dans le milieu militant. « Je n’étais pas stupide, pas foncièrement méchant envers les femmes… C’était juste une espèce d’absence de raisonnement à ce sujet. »

Et qu’est-ce qui a changé, depuis, de plus flagrant ? « Impossible que moi et mes frères restions assis à la table pendant que ma mère est à la cuisine ou nous sert. »

 

* Le slut-shaming (« humiliation des salopes ») consiste à faire se sentir coupable ou inférieure une femme dont l’attitude ou l’aspect physique est jugé provocant.

** Le terme mansplaining est formé des mots anglais man (homme) et explainer (qui explique). Il désigne le comportement d’un homme qui dit à une femme comment faire quelque chose qu’elle sait déjà faire, ou pourquoi elle a tort à propos d’un sujet (qu’elle maîtrise bien).

L’expérience sexismeordinaire.com en France

Pour Brigitte Grésy, inspectrice générale des affaires sociales depuis 2006 en France, tout a commencé par une histoire de lapin. C’était le mot dont la gratifiaient régulièrement ses collègues de la fonction publique… en lui reprochant souvent, du même coup, d’avoir « sacrifié sa carrière » et « délaissé son mari ».

Dès qu’elle aborde les femmes ou l’égalité, on se moque d’elle. Son combat commence alors contre les « discriminations doucereuses » et exulte dans son Petit traité contre le sexisme ordinaire (Albin Michel), paru en 2009.

Elle décide ensuite de lancer le site Web sexismeordinaire.com pour inviter les femmes à rendre compte de leurs expériences de sexisme ordinaire, qu’elle qualifie d’« insidieuses », « invisibles » et indétectables.

Son but ? Rendre compte aussi des « effets dévastateurs sur l’estime d’une femme » de ces comportements, « surtout [qu’]il n’existe aucune loi qui permette de s’en protéger, contrairement à la discrimination ».
Charles Lesage, Benjamin Herrera et Christopher Lu, étudiants au collège Jean-de-Brébeuf à Montréal