Oui je le veux!

Pour Elizabeth Abbott, retirer son consentement n’est pas toujours aussi simple que lâcher un «oui je le veux!»
Illustration: Christian Tiffet Pour Elizabeth Abbott, retirer son consentement n’est pas toujours aussi simple que lâcher un «oui je le veux!»

Il y a eu les accusations portées contre l’animateur de CBC Jian Ghomeshi. La flambée de dénonciations d’agressions sur les médias sociaux. La sortie sur grands écrans de 50 nuances de Grey. L’actualité fait tout, semble-t-il, pour ramener une réflexion sur le consentement. Et si, indéniablement, «non, c’est non!», comment penser le consentement dans un monde marqué par l’histoire et les stéréotypes, les relations de pouvoir, le Je t’aime moi non plus. Pour y réfléchir, Le Devoir propose au cours des trois prochains jours une série de quatre entretiens sur le sujet.

L’historienne torontoise Elizabeth Abbott est spécialiste, en quelque sorte, des relations de couple. Elle a signé l’Histoire universelle de la chasteté et du célibat (Fides, 2011), Une histoire des maîtresses (Fides, 2004) et Une histoire du mariage (Fides, 2010). Invitée par Le Devoir à réfléchir sur les enjeux du consentement, elle se révélait de prime abord étonnée par l’inanité de la définition légale.
 

« Honnêtement, ces définitions semblent complètement déconnectées de la réalité, de la vraie vie. Voilà que chacun devrait vérifier constamment, redemander ce qui peut se faire ou pas… De façon générale, nous ne cherchons pas, quand nous sommes entre partenaires, un consentement au sens légal du terme — peut-être qu’on le cherche davantage ces jours-ci, notez… —, nous cherchons plutôt des signes. Des signaux de compréhension et d’acceptation mutuelles qui confirment que nous savons tous deux ce qui est en train de se passer, que nous parlons le même langage. »

L’historienne peut-elle nommer des ères où la notion de consentement semblait moins complexe ? « C’était certainement plus facile avant, parce que les femmes n’étaient pas protégées. Les choses étaient peut-être moins équitables, mais plus définies. La question du consentement n’existait simplement pas, puisque n’existait que la relation de pouvoir des hommes sur les femmes. » Abbott l’écrivait déjà dans son Histoire du mariage : « Le mariage était une unité économique et domestique qui formait le coeur de la société », un microcosme avant tout fonctionnel, qui devait être « protégé des ravages de l’amour », « un exercice de pouvoir à l’état brut » souvent fait au détriment des femmes, vues alors pratiquement comme des marchandises. Leur consentement, dans ces circonstances, comptait pour des clous.

« La femme était souvent une propriété, poursuit Abbott au bout du fil, en passant aisément du français à l’anglais. Prenez le cas des domestiques qui ne pouvaient refuser les avances des maîtres et qui se faisaient renvoyer si elles tombaient enceintes, par exemple. »

Que les femmes puissent tomber amoureuses, que leurs sentiments et désirs entrent en ligne de compte est un état de fait tout contemporain. « C’est formidable que les femmes maintenant aient des droits, poursuit Abbott, mais en faire l’exercice, tenter de comprendre comment les appliquer et tout ce que ça change sur nos façons de penser est un exercice très délicat — et je ne suis absolument pas en train de dire que ces droits ne devraient pas exister. Seulement que c’est très complexe de trouver comment les appliquer, comment les “ faire marcher ” dans la vie de tous les jours. »

Les mots pour consentir

« Les mots qui se rattachent à la sexualité — les mots érotiques, suggestifs — ne sont pas ceux qu’on utilise dans les contrats. Mystery is part of sexyness, il y a une part de mystère dans le désir. Je n’arrive pas à imaginer avec un partenaire une conversation sur le consentement, encore moins une qui soit sexy, qui arriverait à inclure toutes les nuances et gradations possibles, du genre “ j’accepte qu’on s’embrasse, et tu peux mettre ta main sur mon sein, mais c’est tout pour aujourd’hui ” ou “ je veux qu’on ait une relation sexuelle, mais seulement si c’est du sexe oral ” ou “ je veux bien qu’on fasse l’amour, mais juste si tu crois réellement que tu peux tomber amoureux ”. Il faudrait prendre conscience des relations de pouvoir et des relations émotives en jeu… Nos besoins individuels sont tissés de désirs et d’influences, à différents niveaux (mental, émotif, sexuel, physique, social, religieux). Les clauses seraient si compliquées à établir qu’après 24 heures au café à noter ce qui est consenti ou non, je voudrais seulement aller me coucher toute seule et dormir ! »

Pour Elizabeth Abbott, retirer son consentement n’est pas toujours aussi simple que lâcher un « oui je le veux ! » « C’est difficile de faire comprendre à un partenaire qu’il vient de faire quelque chose de déplacé, alors que deux minutes auparavant tout allait bien. » L’historienne prend une pause. « Je m’entends, et je trouve ça terrible de réaliser que je ne saurais pas comment guider clairement une jeune personne qui voudrait des conseils sur le consentement… »

Cas de figure

La solution, selon elle, passe par l’éducation pour tous, adultes consentants inclus. Comme une formation continue. Parler en petits groupes — pas seulement entre partenaires —, discuter de cas de figure nuancés où il semble y avoir léger ou moyen abus, ou « consentement flou ». Des cas vécus comme ceux qu’on rencontre dans nos entourages, chez « nos amis de couple », « car on n’est pas touché par les cas extrêmes, trop loin de nous ». Des discussions éthiques, en quelque sorte, pour développer la communication, la compréhension, la capacité de dépatouiller les différents enjeux tapis sous les motivations de chacun.

Ce serait une façon aussi de trouver les mots pour aborder ces sujets délicats, teintés de tabous. Ou de les préciser, d’en effacer les maladresses. L’historienne plonge, sourire dans la voix, dans ses propres souvenirs. « Quand j’étais jeune, comme filles, on disait qu’on “ n’irait pas jusqu’au bout ”. » Ce qui est déjà une façon de définir des limites, soient-elles encore floues. « Et pour ne pas entrer dans le détail de ce qu’on était prêtes à faire, alors nous ne faisions… rien ! Sinon, il y avait trois jalons : necking, petting and going all the way [embrasser avec la langue, se peloter, et aller jusqu’au bout]. C’était une façon, aussi claire que possible alors, de savoir jusqu’où nous irions. Au fond de notre coeur, on savait ce qu’on ferait comme gestes amoureux, et avec qui. »

Le consentement, selon le Code criminel canadien

 Le paragraphe 273.1 (1) définit le consentement comme l’accord volontaire du plaignant de se livrer à une activité sexuelle. La conduite qui ne comporte pas d’accord volontaire à se livrer à une activité sexuelle ne constitue pas un consentement en droit.
 
Le paragraphe 273.1 (2) énonce des situations spécifiques où il n’y a pas de consentement en droit ; le consentement du plaignant ne peut ainsi se déduire des cas suivants :
 
I L’accord est manifesté par des paroles ou par le comportement d’un tiers.
 
II Il est incapable de le formuler.
 
III L’accusé l’incite à l’activité par abus de confiance ou de pouvoir.
 
IV Le plaignant manifeste, par ses paroles ou son comportement, l’absence d’accord à l’activité.
 
V Après avoir consenti à l’activité, il manifeste, par ses paroles ou son comportement, l’absence d’accord à la poursuite de celle-ci.
5 commentaires
  • Maryse Veilleux - Abonnée 4 mars 2015 06 h 52

    Consentement ou affinités?

    Lorsque l'on arrive dans les nuances n'est-on pas en train d'y intégrer la notion de consentement versus tout simplement une affinité que l'on croyait avoir avec une personne qui au bout du compte n'est pas un rendez-vous? Quelle est la part à assumer dans ses propres communications quelquefois contradictoires dans le non verbal et ses propres contradictions?

  • Denis Paquette - Abonné 4 mars 2015 06 h 54

    Toutes ces petites choses uniques que vous aimer ou pas

    Interessant les temoignages de cette chercheuse quand elle dit que les émotions accompagnants l'amour, il y a toute la culture collective et personnelle, n'avons nous pas l'habitude de dire qu'aller vers une compagne c'est aller vers un nouveau pays dont personne ne ressemble, voila souvent ce qui fait l'attrait ou la non attrait d'une relation toutes ces petites choses uniques que vous aimer ou pas

  • Alain Lavoie - Inscrit 4 mars 2015 10 h 08

    Franc parler

    Article extrêmement intéressant. J'aime bien le sens de la nuance (l'humour aussi) de cette historienne. Dans les relations amoureuses tout est si complexe, on marche comme sur les oeufs, alors qu'il s'agit de se regarder dans les yeux. Et dire qu'on cherche absolument à légiférer. Encore faut-il qu'on soit assez adultes pour en parler!

  • Denise Lauzon - Inscrite 5 mars 2015 18 h 47

    La communication est la base de toute bonne relation


    La sexualité à toujours été un sujet tabou et c'est pour cela qu'il y a de grandes réticences à offrir aux jeunes dans les écoles des cours d'éducation sexuelle. Et pourtant, les jeunes ont besoin d'être éclairés sur ce vaste sujet. Ces cours, adaptés selon les différents groupes d'âges, devraient s'enseigner dès l'école primaire. C'est la façon la plus efficace pour protéger les jeunes contre les agressions sexuelles. On doit leur apprendre ce qu'est une agression sexuelle et quelles sont les ressources et stratégies à utiliser au cas où elles/ils se retrouveraient devant un agresseur. C'est là que la notion de consentement commence.

    Comme la sexualité n'est qu'un aspect des relations inter-personnelles, l'école devrait offrir aux jeunes des ateliers axés sur la Communication entre pairs. Dans ces ateliers, différentes activités leur seraient proposées pour leur permettre de développer des relations interpersonnelles basées sur une bonne communication comme par exemples: des débats amicaux sur différents sujets (dont la sexualité), du théâtre d'impro, des lectures suivies par des discussions en équipes, etc.

    Une relation de couple épanouie et satisfaisante ne peut pas reposer uniquement sur la sexualité. C'est pour cela qu'il faut tout mettre en œuvre pour permettre aux jeunes d'en arriver à bien maîtriser l'Art de la communication. En ce sens, quelqu'un qui sait bien communiquer est généralement apte à exprimer ses désirs dans une relation sexuelle. Cela devient un consentement bien éclairé.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 6 mars 2015 07 h 18

    Tellement simple!

    Demander carrement : tu veux ou tu veux pas.
    point a la ligne... de toutes manieres, je ne vois aucun interet a forcer l'autre partie, pas tres erotique comme demarche, sinon pour les etres etre potentiellement pervers ou crackpot!