Ces trésors qui dorment sous terre

Au cours des dernières années, de nombreuses découvertes ont été faites tant à Montréal qu’ailleurs au Québec.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au cours des dernières années, de nombreuses découvertes ont été faites tant à Montréal qu’ailleurs au Québec.
Plus tôt cette semaine, un chantier de construction d’une tour de 28 étages a été stoppé en plein centre-ville de Montréal. La suspension des travaux a été décrétée parce qu’on soupçonne la présence à cet endroit de l’ancien village iroquoien d’Hochelaga. Le site ne recèlera peut-être pas les trésors d’archéologie, le principe de précaution prévaut, car la pelle mécanique a vite fait de faire disparaître tout espoir de découverte.
 

Au fil des ans, tessons de céramique, ossements, anciennes structures et outils en tout genre ont permis de documenter plusieurs siècles d’occupation. S’il faut en croire les spécialistes en archéologie, des trésors dorment encore enfouis dans le sol, à Montréal ou ailleurs au Québec, malgré l’urbanisation.

« Il y a des sites qui ont disparu à jamais, mais dans le Vieux-Montréal, malgré 400 ans de rebrassage de sol et de reconstructions successives, on retrouve des bijoux de sites archéologiques intacts », soutient Christian Gates St-Pierre, chercheur invité au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal. « L’avantage dans le Vieux-Montréal, c’est que les premières constructions n’avaient pas de sous-sols profonds. Une bonne portion des sols sont restés en place. »

L’émoi entourant l’arrêt des travaux du chantier du 900, boulevard De Maisonneuve Ouest, où Ivanhoé Cambridge veut ériger la Maison Manuvie, rappelle que ce n’est pas parce qu’un secteur est densément construit qu’il ne subsiste plus d’éléments dignes d’intérêt.

Rappelons les faits : plus tôt cette année, Ivanhoé Cambridge, bras immobilier de la Caisse de dépôt et placement du Québec, a entrepris les travaux visant la construction d’un immeuble de 28 étages dont le coût est évalué à 200 millions.

Travaux suspendus

Le 13 février dernier, les travaux sont stoppés à la suite de l’intervention d’un photographe pigiste, passionné d’archéologie, Robert Galbraith. Celui-ci a alerté le ministère de la Culture, l’avisant que les travaux d’excavation pourraient détruire à jamais les vestiges du légendaire village iroquoien d’Hochelaga.

Cette bourgade avait été décrite par Jacques Cartier en 1535, mais on ignore son emplacement exact. La découverte de fragments d’ossements humains, de morceaux de charbon, d’outils rudimentaires et de tessons en 1860 à l’angle des rues Metcalfe et Burnside (devenu le boulevard De Maisonneuve) a fait penser au directeur du collège McGill, John William Dawson — d’où le nom « site Dawson » —, qu’il s’agit bien d’Hochelaga. Mais de nombreux doutes subsistent quant à l’emplacement de l’ancien village.

« Les chances de faire des découvertes sont minces, mais elles ne sont pas inexistantes, indique M. Gates St-Pierre. Le site n’est pas intact à cet endroit, mais il y a quand même des chances raisonnables de retrouver des parcelles, peut-être des objets que Cartier nous dit avoir distribués aux Amérindiens : des haches, des couteaux en métal, des crucifix ou des bagues. »

Ivanhoé Cambridge a consenti à embaucher une firme d’archéologie afin de déterminer le potentiel archéologique du site et de vérifier si des fouilles seront requises. Un dossier à suivre.

Le protocole

Lorsqu’ils sont sur des terrains privés, les entrepreneurs ne sont pas tenus de procéder à des recherches archéologiques, à moins que les travaux soient réalisés dans le périmètre du Vieux-Montréal, de l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal ou de sites classés. Ce n’était pas le cas du site Dawson. « Le site est pourtant connu et important, dit M. Gates St-Pierre. Il aurait pu jouir d’une certaine protection de la part du ministère de la Culture. Je crois qu’il y a eu une faille quelque part. »

Mais de façon générale, les entrepreneurs acceptent de bonne grâce d’effectuer des vérifications sur le potentiel archéologique d’un site, ajoute le chercheur, en précisant que les coûts représentent une faible portion de la facture totale d’un projet immobilier.

C’est une autre histoire pour les terrains de propriété publique, comme ceux de la Ville de Montréal, du ministère des Transports du Québec, d’Hydro-Québec ou d’une instance fédérale, qui se plient à des protocoles bien établis de façon quasi systématique.

Un cimetière

L’été dernier, la firme d’archéologie Ethnoscop a travaillé en collaboration avec la Ville de Montréal sur le chantier de la place du Canada, site d’un cimetière catholique datant des années 1850. De nombreuses sépultures ont alors été exhumées.

La firme procédera aussi à des travaux d’archéologie en marge du chantier de la rue Saint-Paul, dans le Vieux-Montréal. « On espère trouver des traces des anciennes fortifications de Montréal. On pense aussi qu’il y a un potentiel amérindien. Et comme il y a eu des élargissements de la rue Saint-Paul, on pourrait trouver de très anciens bâtiments des années 1700 », suggère Laurence Johnson, copropriétaire de la firme Ethnoscop.

L’an dernier, la firme a procédé à des fouilles sur le site du futur pont Champlain en prévision de l’immense chantier qui sera lancé. Le détail des découvertes effectuées sera connu lorsque les travaux seront terminés, a précisé Mme Johnson.

Des secrets bien gardés

Au cours des dernières années, de nombreuses découvertes ont été faites tant à Montréal qu’ailleurs au Québec. En 2006, les vestiges d’un des plus vieux établissements européens en Amérique du Nord, le fort Cartier-Roberval, ont été découverts à Cap-Rouge. En Montérégie, ce sont trois villages iroquoiens qui ont été mis au jour au cours des dernières années. En 2011, les secrets du premier parlement du Canada-Uni enfouis sous la place d’Youville, dans le Vieux-Montréal, ont été extraits du sol. Des artefacts datant de 3000 ans et témoignant de la présence humaine ont été découverts en 2013 sur le chantier de la route 138 à Longue-Rive, sur la Côte-Nord.

Les sources de découvertes sont loin d’être taries, même à Montréal, assure Christian Gates St-Pierre. « Il y a des sites partout à Montréal. On en découvre chaque année. Ce ne sont pas toujours des découvertes extraordinaires, donc ça passe souvent sous le radar des médias, mais chaque année il y a des dizaines et des dizaines d’interventions. »

Laurence Johnson évoque le potentiel qui dort parfois sous les rues de Montréal. Elle cite le cas du boulevard René-Lévesque qui a été élargi dans les années 1950, ce qui a entraîné la démolition des bâtiments en tête d’îlot. « Ils ont rasé tout un front de bâti résidentiel, mais ils n’ont pas tout enlevé. Toutes les anciennes maisons sont là, sous terre », dit-elle.

Parfois, les découvertes sont faites au hasard d’excavations. « Régulièrement, des gens nous contactent parce qu’ils ont trouvé quelque chose dans leur cour. Malheureusement, souvent, ce n’est rien, mais parfois, ce sont des objets de valeur », note pour sa part M. Gates St-Pierre.

L’archéologie est un « geste de mémoire ». C’est aussi une « ressource non renouvelable », souligne le chercheur. De là l’importance de saisir l’occasion avant le passage des excavatrices.