Un chantier paralysé par les vestiges d’Hochelaga?

C’est Robert Galbraith, un passionné d’archéologie, qui a convaincu seul le ministère de la Culture de demander à Ivanhoé Cambridge d’arrêter les travaux d’excavation au 900, boulevard De Maisonneuve Ouest. Sous le sol du futur gratte-ciel pourraient se trouver des vestiges d’un ancien village iroquoien.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir C’est Robert Galbraith, un passionné d’archéologie, qui a convaincu seul le ministère de la Culture de demander à Ivanhoé Cambridge d’arrêter les travaux d’excavation au 900, boulevard De Maisonneuve Ouest. Sous le sol du futur gratte-ciel pourraient se trouver des vestiges d’un ancien village iroquoien.

L’assureur Manuvie et le promoteur immobilier Ivanhoé Cambridge voient Jacques Cartier se dresser sur leur chemin. L’érection du 900, boulevard De Maisonneuve Ouest, une tour de 28 étages dont la construction est évaluée à près de 200 millions de dollars, a été subitement stoppée, vendredi, de crainte que les travaux ne viennent détruire à tout jamais des vestiges de ce qui pourrait être le légendaire village iroquoien d’Hochelaga.

Décrite par Cartier en 1535, cette bourgade avait déjà été désertée lors du second voyage de l’explorateur, en 1541. On ignore à ce jour à quel endroit Hochelaga était réellement située. En 1860, lorsque des ouvriers commencent à excaver un terrain à l’angle des rues Metcalfe et Burnside (aujourd’hui le boulevard De Maisonneuve), ils y découvrent des fragments d’ossements humains, des morceaux de charbon, des outils rudimentaires et des tessons, ce qui laisse alors croire au directeur du collège McGill, John William Dawson, qu’il s’agit de l’illustre bourgade. Celui-ci réalisera sur le site où s’élève aujourd’hui le boulevard De Maisonneuve l’une des premières activités archéologiques du Canada. Même si les artefacts excavés du site Dawson, aujourd’hui rassemblés au Musée Bishop, semblent dater de la même période qu’Hochelaga, de nombreux chercheurs pensent qu’il s’agit plutôt d’un autre village datant de la même période, son envergure étant plus petite que celle décrite par Cartier et aucun artefact européen n’ayant été retrouvé sur les lieux.

Aucun examen archéologique

Se trouvant « juste à côté » du site Dawson, le 900, boulevard De Maisonneuve Ouest a donc des chances de receler certains artefacts autochtones. Saisis de l’affaire vendredi, le ministère de la Culture et le promoteur se sont entendus pour ne courir aucun risque et ont interrompu sur-le-champ les travaux d’excavation préliminaires.

Fait étonnant, c’est un simple citoyen passionné d’archéologie, Robert Galbraith, qui a alerté les autorités. Ni la Ville de Montréal, ni le ministère de la Culture, ni le promoteur immobilier n’avaient jugé bon de commander une étude du potentiel archéologique du site, et ce, même si celui-ci est demeuré vide — exception faite d’un stationnement — pendant de nombreuses années avant que le projet de gratte-ciel de catégorie AAA se concrétise. « Pour construire une tour de cette hauteur, on creuse jusqu’au sol rocheux, donc on enlève tous les éléments historiques ou préhistoriques qui pourraient se trouver dans les strates supérieures », a déploré M. Galbraith, se disant scandalisé du peu d’intérêt porté au site par les autorités jusqu’à maintenant.

Archéologue et chercheur invité au département d’anthropologie de l’Université de Montréal, Christian Gates se dit lui aussi étonné de l’absence d’intervention gouvernementale. « Il y a une procédure très bien établie au ministère et à la Ville, qui consiste à procéder à une étude de potentiel archéologique des sites, menée par des archéologues. Dans ce cas-ci, il aurait dû y en avoir, ou on aurait dû se référer à des études préexistantes », a-t-il dit. L’archéologue souligne qu’en raison de l’importante activité humaine qui caractérise ce secteur de Montréal depuis plus de 200 ans, une bonne partie de la richesse archéologique du sous-sol pourrait être perdue à jamais. « Comme il doit rester très peu de parcelles du site Dawson encore intactes, ce serait bien de pouvoir les retrouver et préciser certaines informations, comme la date des vestiges et voir s’il y a des [objets] européens notamment », ajoute-t-il.

Le directeur général de l’archéologie au ministère de la Culture, Jean-Jacques Adjizian, a confirmé au Devoir qu’aucune intervention archéologique n’avait été effectuée sur le site avant de donner le feu vert à la construction du gratte-ciel. Cela n’était pas nécessaire, car le terrain est situé à l’extérieur des sites archéologiques déclarés que sont le Vieux-Montréal et l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, a-t-il expliqué. « Ici, c’est à la discrétion du promoteur. »

Ivanhoé Cambridge et le ministère doivent se rencontrer mardi à Montréal afin d’établir une démarche. « On va les inviter à intégrer, dans leur équipe, un archéologue qui va pouvoir effectuer des interventions archéologiques afin de déterminer si le site Dawson s’étend jusque-là, si on est capables de trouver des sols en place et s’il y a encore des vestiges », a précisé M. Adjizian.

Embauche d’experts

Le porte-parole d’Ivanhoé Cambridge, Sébastien Théberge, rappelle que l’entreprise a obtenu tous les permis et autorisations nécessaires avant d’entamer les travaux d’excavation préliminaires. Le bras immobilier de la Caisse de dépôt et placement se conforme « à toutes ces obligations, notamment en matière en matière de patrimoine culturel ». Seuls certains secteurs du terrain ont été partiellement excavés jusqu’à maintenant, a-t-il ajouté.

L’entreprise est déterminée à aller de l’avant avec la construction de l’édifice, mais s’assurera d’embaucher des experts en archéologie afin d’encadrer les démarches. La Maison Manuvie comportera 27 étages et une superficie d’environ 45 200 m2, dont 44 400 m2 de bureaux et 800 m2 d’espaces commerciaux. Manuvie occupera 11 étages de l’édifice et sera copropriétaire du bâtiment avec Ivanhoé Cambrige. Plus de 2000 employés de l’assureur, éparpillés un peu partout au centre-ville de Montréal, travailleront désormais sous le même toit.

Esquisse de la future tour de bureaux  d’Ivanhoé Cambridge au centre-ville de Montréal. L’immeuble portera le nom de Maison Manuvie. Les architectes de l’immeuble sont Menkès Shooner Dagenais Letourneux Achitectes et l’entrepreneur général chargé de la construction est Pomerleau. 
4 commentaires
  • Michel Vallée - Inscrit 17 février 2015 07 h 44

    On n’arrête pas le progrès…



    D’où l’intérêt d’avoir sous la main en matière d’archéologie des firmes privées, lesquelles sont engagées par le promoteur avec une obligation de résultat (aux bénéfices de ce dernier) tout en échappant aux dispositions de la loi d’accès à l’information, deux avantages indéniables sur les services archéologiques gouvernementaux…

  • Marc G. Tremblay - Inscrit 17 février 2015 15 h 36

    "le ministère de la Culture et le promoteur se sont entendus pour ne courir aucun risque, etc."

    Comment ne pas se réjouir lorsque l'on annonce une bonne nouvelle ? Par contre, qui d'entre-nous, dans cette affaire, est partant pour y investir son propre argent en étant certain que : "le jeu en vaut la chandelle ?" Bravo pour l'entente...

  • Jean-Pierre Plourde - Inscrit 17 février 2015 16 h 57

    Inquiétude...

    Depuis l'arrivé des Libéraux, Un changement de direction se produit ayant pour but de rediriger la propriété des actifs des Québécois vers l'entreprise privé.
    En 2003, le gouvernement Charest avait hérité d'une dette de 138 milliards de dollars. Ce gouvenement l'a poussée jusqu'à 274 milliards aujourd'hui, voir: LInstitut Économique de Montréal). Une différence de 136 milliards ajoutée à la dette d'origine et investie en grande partie sur le plan nord, des territoires cédés à des tiers et dont on aura peu de retour sur nos investissement en plus du risque d'expropriation à long terme....
    Aujourd'hui Couillard nous dit qu'on vit au dessus de nos moyens et qu'on doit réduire la dette!!!! Le 136 milliards en faveur des multinationale doit bien y être pour quelque chose! Le retour sur nos investissement semble bien précaires.
    La vocation Québécoise de l'Hydro-Québec permet d'offrir en cadeau le tarif préférentiel de 3 à 5 sous le KW qui était réservé aux Québécois a été transférer aux multinationales, prix de production des vielles centrales amorties. On nous met sur le dos le coût des nouvelles centrales coûtant 10 à 15 sous le KWH.
    À la Caisse de Dépôt, ça ressemble au même scénario. Le partage des investissements risque-il de profiter plus à Manuvie qu'a Ivanhoé?
    On nous crée une dette sans retour et on nous demande ensuite de la rembourser on nous faisant croire qu'on vit au dessus de nos moyens.
    Les Libéraux agissent-ils délibérément contre les intérets collectifs des Québécois dans un retour forcé de la conquête? Je suis porté à le croire et ma maxime favorite mérite qu'on y réfléchisse.
    "Qui perd sa culture, perd aussi son économie"

    Jean-Pierre Plourde,

  • François Cartier - Inscrit 18 février 2015 08 h 55

    Petite correction

    L'article mentionne que des artéfacts du site Dawson sont conservés au "musée Bishop". Ne s'agirait-il pas plutôt du Musée Redpath, qui se trouve sur le campus de l'Université McGill??