Frappée de plein fouet

Près de 100 000 Juifs arriveront au Canada par bateau après l’Holocauste. Les passagers de «L’Exodus» n’ont jamais pu rejoindre la Palestine.
Photo: Centre commémoratif de l’Holocauste de Montréal Près de 100 000 Juifs arriveront au Canada par bateau après l’Holocauste. Les passagers de «L’Exodus» n’ont jamais pu rejoindre la Palestine.

Troisième communauté d’accueil des survivants de la Shoah en proportion de sa population après Tel-Aviv et New York, Montréal a vu sa propre population juive transfigurée au lendemain de l’Holocauste. Portrait.

Environ 98 000 survivants juifs des horreurs nazies ont trouvé refuge au Canada entre 1947 et 1950. L’arrivée massive de 30 000 d’entre eux à la fin des années 40 aura l’effet d’un électrochoc au sein de la communauté juive montréalaise, en grande partie issue d’une première vague migratoire survenue au début du XXe siècle.

En 1931, les 60 000 résidants juifs de la métropole forment la principale communauté ethnique, et le yiddish est la troisième langue parlée dans les rues de Montréal.

« L’Holocauste marquera un tournant dans l’histoire juive montréalaise, non seulement à cause du nombre de survivants arrivés, mais du traumatisme que l’événement causera à la communauté d’accueil », soutient Pierre Anctil, professeur d’histoire juive canadienne à l’Université d’Ottawa.

En plus de savoir leurs proches européens décimés, c’est tout l’ancrage culturel et social de la communauté juive montréalaise qui vole en éclats. « Il ne reste plus rien du monde que la plupart de ces gens ou leurs parents ont connu », ajoute Anctil. De fait, le coeur du monde juif de l’avant-guerre, avec l’éradication de 90 % des 3,5 millions de Juifs que comptait la Pologne, et 84 % de ceux des pays baltes, a été rayé de la carte.

Les lieux de culte, d’enseignement, les mouvements politiques et les institutions culturelles qui participaient à la diffusion des idées et des arts juifs ne sont plus. Il faudra plusieurs années avant que le Canada, comme d’autres pays, n’ouvre ses bras aux plus déshérités de la Seconde Guerre. Au plus fort du conflit mondial, 2300 Juifs ayant fui l’Allemagne et l’Autriche sont plutôt internés au Canada dans des camps destinés aux « sujets des pays ennemis ».

Après la guerre, dans la foulée de la formation du Bloc soviétique, plusieurs survivants d’Europe de l’Est sont étiquetés « communistes » et répudiés au sein du Commonwealth. Il faudra attendre 1947 avant que 1000 orphelins soient accueillis, puis 3000 travailleurs et ouvriers parrainés par des familles canadiennes. De nombreux orphelins juifs cachés dans divers pays d’Europe seront adoptés par des familles juives montréalaises, ajoute Pierre Anctil.

Le choc de l’après-guerre

Pour ces rescapés de l’enfer, le choc culturel sera immense, et la réinsertion longue et difficile. « La plupart des réfugiés étaient seuls, sans famille, ne parlaient ni anglais ni français, seulement le yiddish. Les conditions extrêmes qu’ils avaient traversées étaient complètement étrangères aux Juifs d’ici », ajoute l’historien.

Ils recevront toutefois l’aide de nombreux organismes juifs.

Après avoir transité par la Main, la communauté s’installe dans les quartiers Côte-des-Neiges et Côte-Saint-Luc. Plusieurs survivants joueront un rôle de premier plan dans la création, en 1979, du Centre commémoratif de l’Holocauste de Montréal (CCHM), qui abrite 10 300 artefacts, soit la plus importante collection d’artefacts liés à la Shoah au Canada.

Aujourd’hui, il ne resterait plus qu’une poignée de survivants de l’Holocauste, entre 3000 et 5000, selon le CCHM. Et pas plus que quelques centaines qui ont vécu l’horreur des camps, selon Pierre Anctil.

« Nous sommes dans une course contre la montre pour rejoindre ces derniers témoins », explique Julie Guinard, coordonnatrice et conservatrice au musée, dont la collection abrite les témoignages filmés de quelque 500 survivants, ainsi que 200 autres réalisés par le Congrès juif canadien et les universités McGill et Concordia.

« La plupart des survivants sont très âgés ou en voie de perdre la mémoire de ces événements », souligne-t-elle. Or, ces témoignages, cruciaux pour les historiens et les générations futures, sont souvent la clé pour décoder certains artefacts. « Il faut souvent connaître l’histoire derrière ces objets pour en comprendre le sens et l’importance », dit Mme Guinard.

Ce fut notamment le cas du coeur d’Auschwitz, de plusieurs messages codés et de multiples objets, porteurs de diverses réalités. Le Centre espère que plusieurs survivants rendus au seuil de leur vie, ou leurs proches, feront don des dernières traces de l’enfer qu’ils ont connu. « Nous savons que des objets rares, comme des uniformes des camps d’extermination ou des objets issus du ghetto, sont encore dans les familles et nous espérons qu’ils soient légués au musée. Mais quand c’est tout ce qu’il reste de l’histoire d’une famille, il est difficile pour les gens de s’en départir », dit-elle.

De petits miracles

Mais de petits miracles se produisent encore. La semaine dernière, une femme a légué au CCHM le passeport d’une Juive autrichienne, acheté chez un antiquaire de Hong Kong. « On a réalisé que nous avions des objets ayant appartenu à cette même femme dans notre collection et que ça éclairait certains passages de sa vie », dit Mme Guinard.

Pièce par pièce, ces objets permettent de recoller les pièces manquantes du gigantesque puzzle meurtrier qui a emporté la vie de millions de familles. Toute la semaine, le CCHM tiendra des activités spéciales pour commémorer les 70 ans de l’Holocauste. Une partie de la riche collection du musée peut être consultée en ligne.