Ces choses qui ne changent pas

Sophie et Julie sur la patinoire, en 1981, à Saint-Augustin… de-Desmaures.
Photo: Pierre Lavallée Sophie et Julie sur la patinoire, en 1981, à Saint-Augustin… de-Desmaures.

Cadeau de fin d'année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d'archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Un texte de Michèle Malenfant et un cliché de Pierre Lavallée.

Curieux pèlerinage, que ce retour aux sources. Ma ville natale, mon enfance qui ressurgit.

Tout est tellement resté pareil. Les mêmes magasins dans le centre-ville, les haut-parleurs qui crachent leur musique. Et ces décorations de Noël qui ornent les rues, ce sont probablement les mêmes depuis vingt ans. Hiver après hiver, je reviens, et c’est le même sentiment d’étrangeté qui me saisit chaque fois. Tout semble pareil, et pourtant.

Voilà mon école, et la grande côte derrière où on venait glisser, ma soeur Sophie et moi, avec les autres gamins. Certains sur de simples cartons, nous dans des soucoupes, d’autres sur des crazy carpets. Le beau Mathieu, lui, faisait son frais avec sa belle traîne sauvage à trois places. Sa famille était plus riche et, comme en plus il était enfant unique, il possédait des choses dont on ne pouvait, nous, que rêver. L’envie qui nous rongeait l’estomac quand on le voyait… On en bavait presque. Il fallait être retors pour gagner le droit de dévaler la pente assis derrière lui.

Toute cette neige, c’est quand même beau ! En plus, c’est pas mal moins sale qu’à Montréal. Tiens, des enfants qui font un bonhomme. Avec ce temps glacial, ils sont courageux… Non, c’est idiot ce que je dis. J’oublie que moi aussi, quand j’étais petite, je passais de longues heures à jouer dehors sans sentir le froid.

Sans doute parce que je ne reviens ici qu’en hiver, mes souvenirs sont surtout liés à cette saison. Des souvenirs de jeux sans fin dans la neige. On avait beaucoup de chance à l’époque, car il y avait beaucoup de gamins dans notre rue, et on trouvait toujours quelque chose de passionnant à faire pour remplir nos journées. Quand on n’allait pas glisser, par exemple, on construisait des igloos, ou bien des forts, et alors c’étaient de belles batailles de boules de neige. Évidemment, quelqu’un finissait immanquablement par être blessé et par rentrer chez lui en pleurant. Mais heureusement, les parents n’en faisaient pas tout un plat. Ce qui est fascinant, c’est que, malgré le temps qui a passé, malgré toutes les nouvelles technologies, les jeunes s’amusent encore aujourd’hui de la même façon, du moins dehors.


***
 

Je m’inquiète un peu pour papa. Maman m’a dit qu’il n’allait pas très bien en ce moment. J’espère que ce n’est pas sérieux.

Mon père… Quand je repense à comment il était avec nous, à tout ce temps qu’il nous a consacré, à Sophie et à moi, ça m’épate toujours. C’est lui qui nous a appris à nager, au lac Saint-Augustin, et à pêcher. Lui, aussi, qui nous a montré à rouler à bicyclette, et à patiner.

C’est la patinoire municipale qui a été le témoin de mes premiers efforts. Mais comme elle se trouvait loin de la maison et que ma mère ne voulait pas que je m’y rende seule, mon père a eu cette brillante idée d’en construire une pas loin de chez nous. Les voisins, intéressés, ont mis la main à la pelle, et notre îlot s’est enrichi d’une patinoire communautaire qui est vite devenue un point de ralliement. À vrai dire, ce fut un tel succès que les hommes furent bien obligés de répéter l’expérience l’année d’après. Et les suivantes. En réalité, ils étaient tous plutôt fiers d’eux, ça paraissait, et quand ils sortaient, le soir, avec leurs tuyaux d’arrosage pour entretenir la glace, ça rigolait fort.

J’ai de beaux souvenirs de cette patinoire, dont nous avons vraiment beaucoup profité, Sophie et moi. Deux fillettes aux joues toutes rouges, comme des pommes à croquer, emmitouflées dans leur costume de neige, le bonheur dans les yeux… Il n’y a plus rien aujourd’hui. Les voisins de l’époque sont partis et les nouveaux ne se mêlent pas aux autres. Certainement qu’il ne leur viendrait jamais à l’idée de se rassembler pour construire un espace commun.

Me voilà arrivée. Je sais qu’en ce moment ma mère vérifie une dernière fois que tout est en ordre, pendant que mon père arrose la dinde qui cuit au four pour le souper. La radio est ouverte, laissant entendre des chansons de Noël, et ma mère les fredonne sans doute. Sophie arrivera plus tard, comme d’habitude. Avec de jeunes enfants, ça prend toujours plus de temps pour se préparer. Lorsque je vais ouvrir la porte, mes parents vont venir m’embrasser en lançant : « Mais si c’est pas enfin notre belle Julie ! » C’est bien, ces petites choses qui ne changent pas.

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