Les maudites «crazy carpets»

Photo: Cynthia Harvey
Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés vous propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. En guise de clôture, un texte d’Éric Desrosiers et un cliché de Cynthia Harvey. 
 

Ça, c’est moi devant notre maison aux Escoumins. On ne peut pas voir, mais je suis en pyjama sous mon habit de neige. On adorait ça, mes soeurs et moi, pouvoir rester toute la journée en pyjama et, comme ma mère avait hâte qu’on sorte de la maison, elle nous a laissés faire. La fille derrière, c’est ma plus grande soeur, Cathy. La mitaine rouge devant, c’est mon autre soeur, Cynthia. On est sortis pour glisser en crazy carpets.

J’haïs les crazy carpets.Il n’y a pas moyen de rester assis là-dessus, ni de contrôler ça. Il faut aussi se méfier de leurs rebords quand on tombe, ou que le vent prend dedans, parce que le froid les rend coupants. Mon oncle nous a donné un beau skidoo jaune (pas un vrai, un en plastique), mais on l’a cassé le premier jour en faisant des jumps avec et il traîne, depuis ce temps-là, à côté de la porte du garage. Alors, on n’a pas d’autre choix que de prendre les maudites crazy carpets.

Je n’aime pas mes bottes non plus. Moi, je voulais des bottes lunaires, comme celles de mon ami Éric — pas Éric Goulet, ni Éric St-Hilaire, mais Éric Larsen (presque la moitié de mes amis s’appellent Éric). Mes parents m’ont donné les anciennes bottes de Cynthia à la place. Ils disent qu’elles sont bien mieux parce qu’elles sont en vrais poils d’ours, mais ça m’étonnerait qu’il y ait des ours de cette couleur-là.

Éric (Larsen) est mon meilleur ami. Il habite à côté de chez nous, sur la rue des Pilotes. Il a les cheveux très très blonds et les yeux très très bleus. Il dit que son père est un vrai Viking, mais il paraît que c’est juste un monsieur qui est débarqué un jour d’un bateau et qui n’a plus voulu repartir.

Avec Éric, on aime jouer à la guerre sur le terrain entre nos deux maisons, mais des fois on préfère jouer à la guerre dans la forêt en arrière de chez nous. On pouvait jouer tous les jours avant qu’on commence à aller à l’école. Moi, j’aimais mieux dans ce temps-là. De toute façon, je ne veux pas devenir une maîtresse d’école quand je serai grand. Je veux devenir soldat, pour avoir une vraie mitraillette, ou clown, pour savoir jongler et lancer des tartes à la crème. Mais mes parents disent qu’il faut que j’aille à l’école quand même.

On ne voit pas ma mère sur la photo, mais elle est derrière la fenêtre qui est derrière l’arbre. Elle a beaucoup de ménage à faire, parce qu’on recevait la famille pour Noël l’autre soir, mais elle regarde quand même dehors, de temps en temps. C’est à cause de la rue. Il n’y a pas beaucoup d’autos qui y passent, mais comme notre glissade se rend jusqu’à l’asphalte, il faut quand même faire attention et regarder à gauche, puis à droite, puis encore à gauche, quand on arrive en bas.

Quand on lève les yeux, on voit le fleuve. On y va souvent pour jouer à la guerre, jeter des cailloux dans l’eau, chercher des anguilles mortes ou juste regarder les bateaux prendre et débarquer leurs pilotes. L’hiver, c’est encore plus beau, même si le vent froid pique le nez, avec la neige blanche qui couvre tout, les craquements effrayants de la glace et le ciel qui a la couleur des yeux d’Éric Larsen.

L’autre personne, qu’on ne voit pas non plus sur la photo, mais à qui je souris, est mon père. Il était en train de sortir un sac de poubelles (qu’on aperçoit en haut de l’escalier), quand il nous a vus jouer dehors. Il a tout laissé tomber pour aller chercher son appareil photo. Mon père est tout le temps en train de nous prendre en photo, de nous filmer avec la caméra Super 8 et de nous enregistrer sur le magnétophone à cassettes « pour nous faire des souvenirs », comme il dit. Ma mère dit qu’il a la « noce talgie anti-cipée ». Je sais c’est quoi une noce (c’est une sorte de mariage), mais je ne comprends pas le reste de l’expression.

En tout cas, je ne sais pas si c’est à cause de ça, mais il ne m’a pas dit ce qu’il voyait, à ce moment-là, dans son appareil photo, c’est-à-dire Cathy qui arrivait à pleine vitesse sur sa crazy carpet juste derrière moi. Elle jure qu’elle a essayé de m’éviter mais qu’elle ne contrôlait plus rien, mais je ne la crois pas complètement.

Ç’a cogné si fort que j’ai revolé dans les airs et que j’ai perdu une botte. Cynthia est partie à rire. J’étais tellement fru que je lui ai envoyé ma crazy carpet dans la face. Ça lui a fendu la lèvre d’en haut et elle s’est mise à pleurer et à saigner partout. Ma mère est sortie dehors et a crié à mon père de faire quelque chose au lieu de continuer à prendre des photos.

Je ne sais pas si c’est le genre de souvenirs qu’il voulait, mais on ne me sortira pas de la tête que les crazy carpets, c’est super poche.

5 commentaires
  • Denis Marseille - Inscrit 6 janvier 2015 07 h 10

    Bravo

    Même si j'ai lu votre texte avec la plus grande attention, je n'ai pu m'empêcher de retourner aux pays des rêves de ma propre enfance.

    Savoir d'où l'on vient, n'est-ce pas là, le commencement de la sagesse...

  • Richard Van Neste - Abonné 6 janvier 2015 07 h 16

    Un crazy carpet c'est quand même moins poche qu'une soucoupe, je trouve.

    • Gilbert Talbot - Abonné 6 janvier 2015 10 h 04

      Moi, je trouve que c'était les «trois skis» plutôt, les pires machines pour se blesser en glissant l'hiver.

      Excellent texte. Merci! Plein de beaux souvenirs. Je vais l'envoyer à mes amis des Escoumins!

    • Sylvain Auclair - Abonné 6 janvier 2015 14 h 48

      Le plus poche, c'est un morceau de carton.... Mais c'est pas vraiment dangereux.

      En passant, il s'agit d'une maque déposée, Krazy Karpet.

  • Jean-Paul Bergé - Abonné 6 janvier 2015 15 h 40

    Jean-Paul Bergé - Abonné 6 janvier 15h20

    Très apprécié cet Instantané, d'autant plus que ma petite-fille Mylène,prof au primaire dans une école de l'est de Montréal,dans un quartier défavorisé, a organisé un "crazy carpets téléthon" avec l'appui de Rouge FM et de ses collègues, qqs jours avant Noël,ce qui a permis d'offrir à tous les élèves une crazy carpet (l'idée était de leur faire prendre l'air pendant les vacances). Ce fut un succès inattendu, les surplus de la collecte vont servir à offrir des collations aux élèves. Merci et bravo au Devoir et à Eric Desrosiers.