Le dentier du père Noël

Le bisou au père Noël
Photo: Marie Pelletier Le bisou au père Noël

Cadeau de fin d'année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte d’Hélène Buzzetti et un cliché de Marie Pelletier.

« Fif ! » Le mot retentissait encore dans la tête mal faite de Clovis. Il avait beau ne plus tenir en place en ce 24 décembre, Clovis ne pouvait oublier cette phrase. « Y’a rien qu’des maudits fifs qui portent des chandails roses de même. »

Clovis n’avait pas vraiment compris ce que son ami de la poly avait voulu dire. Qui d’autre que lui portait des chandails roses ? Des fifs ? Sûrement que Joël avait voulu dire « filles ». C’est vrai que des fois, Joël, la langue lui fourchait. Il n’avait pas dû, lui, fréquenter l’auto-phoniste. D’ailleurs, Clovis n’était pas certain de comprendre pourquoi on appelait comme ça ceux qui vous apprenaient à bien pro-non-cer. Auto-phoniste. Peut-être un clin d’oeil au fait qu’il faut bien pro-non-cer lorsqu’on parle au téléphone en voiture ?

Clovis ne savait pas. Il était habitué. Il y avait plusieurs choses qui lui échappaient. Mais il était sûr d’une chose : il aimait par-dessus tout la couleur rose et il aimerait bien continuer à en porter. Alors les railleries de Joël le turlupinaient.

D’autant plus que Joël et sa bande constituaient ses seuls amis à l’école. Certes, la tape matinale dans le dos était souvent trop forte, Clovis en échappait ses manuels. Et Joël oubliait un peu trop souvent son argent pour le dîner. Quoique ça avait aussi son avantage. Joël sait que je n’aime pas les affreux billets verts avec la vieille reine étrangère dessus, pensa Clovis. Quand il m’en emprunte un, il prend soin de me rembourser avec un billet bleu et un mauve. Mauve, c’est presque rose.

« Fif », songea Clovis.

 

— Alors, mon Clovis, qu’est-ce que tu veux porter pour le réveillon ?

— Ma nouvelle chemise rose ! Je veux être beau pour le père Noël !

— Viens que je t’aide à la boutonner.

— Maman, est-ce que c’est un mot, fif ?

— Non, mon Clovis. Ça n’existe pas.

— Il me semblait aussi que Joël avait des problèmes de pro-non-ci-a-tion.

— Qu’est-ce qu’il a dit, au juste, Joël ?

— Qu’il y a juste les filles qui portent des chandails roses. Mais la langue de Joël a dit « des fifs » à la place. C’est drôle.

— Non, c’est pas drôle, Clovis. Fif, c’est une insulte pour désigner deux hommes qui s’aiment.

L’estocade avait porté. Clovis était catastrophé. Deux hommes qui s’aiment ? Il ne voulait pas être associé à ça, Clovis. Il n’aimait pas les hommes, lui. Secrètement, c’est pour la blonde Béatrice qu’il en pinçait. Il se promettait même un jour de prendre son courage à deux mains et de lui proposer, en pro-non-çant bien, de jouer avec lui. Pas possible si elle croit que je suis fif.

Il devait remédier à la situation. Renoncer à cette couleur qui annonçait si mal ses couleurs à lui. Joël avait été chic de le prévenir. La mort dans l’âme, Clovis passa un chandail noir pour entamer son deuil du rose.

 

— J’vois pas d’autre solution. Le docteur Ricard est formel, je l’aurai pas pour la veillée.

— Me semble que c’est pas la fin du monde, Gisèle.

— Pas la fin du monde ? R’garde-moi l’portrait ! J’ai le bec plissé de Janine Sutto ! C’est pas juste mon dentier que t’as jeté dans le broyeur, Calixte, c’est mon sourire avec !

— C’t’idée aussi d’le laisser tremper dans une tasse !

— Ma faute ou la tienne, ça change rien à ma face de cadavre. Pis un cadavre à Noël, c’est pas ben gai. Y’é pas question que j’me fasse photographier d’même ! Des plans pour que, dans 10 ans, on pense qu’on avait veillé à l’Accueil Bonneau.

— T’exagères…

— Faque c’t’année, c’est pas toi, c’est moi qui va mettre la barbe du père Noël. Ça va m’cacher l’trou !

 

C’était le pire Noël à vie de Clovis. Son chandail ne cachait pas seulement sa jolie chemise, il avait aspiré tel un trou noir la joie qu’aurait dû lui procurer l’arrivée de saint Nicolas. Il boudait le dépouillement de l’arbre.

— Ho ! Ho ! Ho ! Pour qui le prochain cadeau ? Voyons voir… Calixte ! Ho ! Ho ! Ho !

Calixte saisit le paquet et s’exclama pour la famille : « Merci père Noël », créant l’hilarité générale. Puis, il susurra tendrement un « Joyeux Noël, Gisèle » avant de fourrager de ses lèvres charnues la pilosité synthétique de sa douce déguisée.

Le baiser déplacé n’échappa pas à Clovis. Il n’avait pas rêvé : le père Noël embrassait à pleine bouche, devant public, un autre homme. « Père Noël… fif ? » Pourtant, pensa Clovis, ça n’avait pas empêché Mère Noël de rester, en apparence heureuse et comblée, à ses côtés l’autre jour au centre Eaton. On pouvait donc à la fois embrasser Calixte et épouser Mère Noël ? Aimer le rose et courtiser la belle Béatrice ?

Alors, dans une explosion de joie incontrôlée de savoir ses deux passions réconciliées, Clovis arracha son vilain chandail noir et cria, en pro-non-çant bien, « Joyeux Noël » !

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