L’éclipse des jours

C’était un 1er janvier 1907 à Montréal, chez les Lussier-Surprenant.
Photo: Marie Surprenant C’était un 1er janvier 1907 à Montréal, chez les Lussier-Surprenant.
Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Jessica Nadeau et un cliché de Marie Surprenant.
 

Chez les Surprenant, la vie était un long fleuve tranquille. Tous les matins, William se rendait à l’imprimerie que son père lui avait léguée. Sa femme, Délima, rêvait d’avoir plusieurs enfants.

Il y eut tout d’abord Madeleine qui, tous les soirs, sautait au cou de son père pour humer à s’en étourdir l’odeur d’encre fraîche qui lui collait à la peau. Puis il y eut Hector, qui deviendrait curé ; c’était écrit dans le ciel. Il y eut encore Henriette, Paul et Rose.

À la vue de ce bonheur paisible, on leur répétait souvent d’en profiter, car le temps passait si vite. « Oui, bien sûr », répondait machinalement William. « Oui, oui », répétait en écho sa tendre épouse.

Et le temps, qui avait atteint sa vitesse de croisière, filait sans que l’on y prenne garde. Si bien qu’un jour, lorsqu’un lundi de juillet décida de ne pas se présenter comme à son habitude, personne ne le remarqua. Tout au plus, William Surprenant trouva le travail un peu moins fatigant cette semaine-là.

L’année suivante, ce fut un mercredi de février qui décida de prendre congé. Encore une fois, personne ne s’en avisa. Mais le lendemain, lorsque Délima voulut servir, comme tous les jeudis, les restes du pot-au-feu, elle réalisa qu’elle n’avait pas cuisiné la veille. « Étrange », nota-t-elle tout en continuant d’astiquer l’argenterie.

Plusieurs jours refusèrent encore de se présenter, fuyant la maison des Surprenant comme un jeune polisson le maître d’école. Puis vint un jour où ce fut une semaine, puis un mois au grand complet qui disparurent sans laisser de traces.

La première à s’insurger fut Madeleine, qui manqua son 16e anniversaire et vit ainsi s’envoler ses rêves de trouver un mari. À l’imprimerie, William perdait des commandes pendant que Délima se plaignait d’avoir pris autant de retard dans les tâches ménagères.

Même Hector, d’un tempérament si calme, commençait à s’énerver. Il avait déjà manqué 58 jours de prière et craignait, avec raison, que Dieu ne lui fasse payer ces absences.

Chez les Surprenant, le bonheur faisait place à l’angoisse. Le coup de grâce arriva avec l’entrée à l’école de la petite Rose, qui venait tout juste de sortir du berceau. « Il faut faire quelque chose ! », implora Délima au bord des larmes.

On tenta différentes stratégies. La veille d’un important rendez-vous, William resta éveillé toute la nuit pour attraper le jour s’il tentait de fuir. À son tour, Délima garda la maison dans l’obscurité totale pendant toute une semaine, espérant que les jours auraient envie de s’attarder après une si longue nuit.

Madeleine, pragmatique, demanda à son père d’imprimer un calendrier. Si l’on pouvait fixer le temps sur papier, celui-ci ne pourrait plus se dérober, arguait-elle. Après maintes discussions, on choisit d’y ajouter l’image d’une jeune femme, estimant qu’il s’agissait d’un appât de choix pour le temps, qui pourrait s’amuser à y faire des ravages.

Le stratagème fonctionna pendant un certain temps, mais bientôt le temps se remit à faire des caprices. William imprima un second, puis un troisième calendrier. Bientôt, les murs de la maison en furent couverts. Mais les jours continuaient de faire l’école buissonnière.

La panique gagna les Surprenant, qui craignaient, à ce rythme-là, de se réveiller au cimetière. « Mais que faire, mais que faire ? », demandaient-ils à tous les vents.

L’année 1906 fut la plus courte de toutes dans la maison des Surprenant. On manqua même les festivités de Noël. Tous étaient affligés, à l’exception de la petite Rose qui, n’ayant pas encore la notion du temps, débordait d’enthousiasme dans l’attente de la fête du Nouvel An.

« On mettra des fleurs partout ! », s’emballait-elle en courant d’une pièce à l’autre. « Je mettrai ma plus belle robe et l’on mangera du gâteau. Et même des fruits frais s’il en reste au magasin de Mme Sullivan. Oh ! Ce sera la plus belle des fêtes ! »

Son enthousiasme était contagieux et toute la famille se mit de la partie pour préparer un Nouvel An digne de ce nom. Délima osa enfin sortir l’argenterie qu’elle astiquait religieusement toutes les semaines. William, grisé par cette frénésie nouvelle qui régnait dans la maison, se permit la plus belle des fantaisies : il commanda un portrait de famille.

Lorsque les Surprenant prirent la pose, la magie opéra. On ne pouvait empêcher les jours de filer, mais on pouvait éviter qu’ils ne disparaissent à jamais en créant un souvenir qui serait transmis et réinventé de génération en génération pendant plus de 100 ans.

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