L’appel du ventre

Chez Johnny à Saint-Jérôme, Noël 1955
Photo: Henri Prévost Chez Johnny à Saint-Jérôme, Noël 1955

Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Lisa-Marie Gervais et un cliché de Henri Prévost.

Tout a commencé quand je l’ai traité de « nouille ». Le petit Henri, haut comme trois pommes, s’est mis à hurler et à faire une crise de bacon. Faut dire qu’il était un peu soupe au lait et qu’il venait de se faire royalement rouler dans la farine. Je lui avais échangé le catalogue Eaton de Noël (pour zieuter les pyjamas sexy et les brassières) contre un livre de recettes de soeur Berthe que maman avait acheté pour une bouchée de pain. C’était tout ce qu’il méritait. Lui qui nous raconte toujours des salades.

Toujours est-il que ses cris ont alerté mononcle Eugène, qui s’est approché de nous à grandes enjambées. À voir sa tête de chou-fleur et ses yeux sortis des orbites, j’ai compris que les carottes étaient cuites. Je l’avoue, je n’avais pas seulement insulté le petit Henri. Je lui avais donné une de ces châtaignes au visage et ça lui avait fait une grosse prune. Un peu plus et il avait un oeil au beurre noir.

« J’ai rien fait », que j’ai lancé à mon oncle, qui était visiblement furieux.

— Me prends-tu pour un jambon ? Va dans ta chambre tout de suite. Tu n’auras pas de dessert ce soir.

 

Le soir venu, on avait eu pitié de moi et on m’avait réintégré dans le party. J’avais évité de justesse de passer en dessous de la table, ce qui aurait été un grand malheur pour le gourmand que je suis.

N’empêche, j’étais un peu penaud de m’être ainsi fait punir et je marchais sur des oeufs. Mais mon malaise fut vite dissipé et tout se remit à baigner dans l’huile. Dans la salle à manger du sous-sol, tout le gratin de la famille de maman était là. Tonton Gaston, tatie Lucie, mamie et papy, et tous mes cousins et cousines. Sur la table, un festin de Noël qui mettait l’eau à la bouche et que je dévorais des yeux : des cipailles, des atocas, de l’aspic de volaille, un ragoût de pattes de cochon dans sa sauce brune et du bon pain de ménage.

Assise à côté de moi, Margot n’était pas dans son assiette. « Tu veux ma photo, banane ? », m’a-t-elle dit alors que je la fixais intensément. Je me sentais si ravigoté par toutes ces victuailles que, pour qu’elle arrête de faire du boudin, je l’ai demandée en mariage entre deux bouchées de dinde. Elle m’a regardé avec un air mi-figue, mi-raisin et elle a dit oui.

Mais notre idylle ne dura qu’un instant. J’ai laissé tomber mes velléités de convoler en justes noces avec elle quand j’ai vu apparaître la Fée des étoiles — le père Noël ayant été invité à souper chez nos voisins les Boulanger, nous avait-on expliqué.

Elle avait de longs cheveux couleur caramel, des yeux noisette, de la peau douce comme de la meringue et une petite bouche en forme de cerise au marasquin. « Allô mon petit coeur en sucre d’orge ! », qu’elle m’avait dit en me tendant un immense plateau de gâteries.

Du fudge, des oranges confites, des carrés aux ananas, des beignes au miel et de la réglisse noire, et des bonbons ronds à la menthe blanche striés de lignes rouges, des « gosses de barbier », comme les appelait mononcle Eugène. Au centre du grand plateau trônait une belle bûche à la crème glacée, nappée d’une épaisse couche de glaçage vanille et chocolat et de crème fouettée.

Mais je n’avais d’yeux que pour la Fée des étoiles et ses belles joues en gâteau des anges dont je n’aurais fait qu’une bouchée. C’était ma cousine Alice, dont j’avais entendu dire qu’elle avait une brioche dans le four et que c’était donc effrayant pour une jeune fille de 16 ans. Moi, je n’avais qu’une envie devant sa savoureuse beauté : aller aux fraises avec elle pour l’éternité. Ça devait être ça, l’appel du ventre.

 

Le ventre affamé que j’étais n’avait point d’oreilles pour entendre les pleurs de Margot, que je venais de laisser tomber comme un poireau. « T’es rien qu’un gros concombre », m’avait-elle lancé, en larmes. Peut-être. Mais moi, j’étais rouge comme une tomate et la patate me débattait dans ma poitrine de petit poulet. Devant la grâce — et non la graisse ! — de ma fée-cousine, je fondais comme de la guimauve dans des carrés au Rice Krispies. Du haut de mes six ans, je n’avais cure de faire chou blanc ou d’être le dindon de la farce. J’avais désormais un nouvel appétit de vivre. Et c’est dans mon bonheur rose nanane qui donnait à mon existence du piquant que je croquais à belles dents. D’autant plus qu’Alice, ça rimait avec pain d’épice.

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