Des campagnes qui visent à accroître le nombre de dénonciations

À l’heure actuelle, il n’y a pas de politique claire interdisant les rapports sexuels entre professeurs et étudiants. Le seul frein à ces relations se trouve dans la politique concernant le conflit d’intérêt.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir À l’heure actuelle, il n’y a pas de politique claire interdisant les rapports sexuels entre professeurs et étudiants. Le seul frein à ces relations se trouve dans la politique concernant le conflit d’intérêt.

Ces agressions n’avaient pas été dénoncées. Aujourd’hui, elles le sont. Avec la campagne « Agression non dénoncée », lancée sur les réseaux sociaux, les dénonciations ont en fait fusé de partout : du Parlement du Canada à Ottawa au milieu des artistes, en passant par les hauts fonctionnaires, dont la présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville- Dechêne, les journalistes et les étudiants.

À l’UQAM, l’affaire a pris des proportions considérables lorsque des étudiants ont placardé les portes des bureaux de trois professeurs d’autocollants dénonçant des comportements de harcèlement sexuel. Ces professeurs n’avaient pas été jusque-là visés par des plaintes formelles au bureau d’intervention et de prévention en matière de harcèlement.

« Celles qui ont posé ces actes ne croyaient pas en notre système », avance Dominique Jarvis, directrice du bureau d’intervention et de prévention du harcèlement de l’UQAM. Au cours du même mois de novembre, cependant, les plaintes pour harcèlement ont doublé aux instances concernées de l’UQAM.

« Le nombre de consultations a doublé. Les gens demandent de l’information. Mais nous n’avons pas beaucoup de plaintes concernant le harcèlement sexuel. Nous avons beaucoup plus de demandes concernant le harcèlement psychologique et les conflits de civilité », dit-elle. À titre de comparaison, en novembre-décembre 2013, le bureau avait reçu 13 demandes de consultation, dont aucune n’avait trait au harcèlement sexuel. Cette année, au cours des mêmes mois, 42 nouvelles demandes ont été déposées, dont sept relatives à du harcèlement sexuel.

« Les personnes dont les bureaux ont été placardés n’ont pas nécessairement fait l’objet de plaintes. Mais l’incident a donné de la visibilité au bureau », poursuit-elle. Des professeurs dont les portes de bureau ont été tapissées d’autocollants ont pour leur part porté plainte pour atteinte à la réputation.

Pour sa part, l’Université de Montréal lançait il y a quelques jours la campagne « Sans oui, c’est non ! », qui s’attaquait directement à la notion de consentement lors de rapports sexuels. Au cours des deux dernières années, le bureau d’intervention et de prévention de harcèlement de l’Université de Montréal a reçu environ 25 signalements de harcèlement. Du lot, moins de dix signalements se transforment en plaintes formelles. Les viols, quant à eux, représentent « moins d’un cas par année », dit Louise Béliveau, vice-rectrice aux affaires étudiantes et au développement durable. « En moyenne, il y a deux fois plus de signalements pour harcèlement sexuel entre des étudiants qu’entre un membre du personnel enseignant et un étudiant », relève Mme Béliveau.

À l’UQAM aussi, on constate que les plaintes traitant de harcèlement entre les étudiants sont plus nombreuses que les plaintes concernant une inconduite d’un membre du personnel. Dans certains cas, il peut y avoir aussi plusieurs plaintes touchant le même individu.

Les plaintes peuvent aller des propos déplacés, des regards insistants, à des faits beaucoup plus graves. « Cela nous est arrivé de congédier des personnes si les faits étaient extrêmement graves et si les faits étaient répétés », dit Mme Jarvis.

Pas de politique claire

 

À l’heure actuelle, il n’y a pas de politique claire interdisant les rapports sexuels entre professeurs et étudiants. Le seul frein à ces relations se trouve dans la politique concernant le conflit d’intérêt. Mme Jarvis dit d’ailleurs que l’université souhaite réviser ses politiques pour pouvoir encadrer les cas problématiques, particulièrement aux deuxième et troisième cycles d’études. « Dans les universités américaines, [les rapports sexuels] sont interdits jusqu’à deux ans après que le professeur ait été en position d’autorité auprès de l’étudiant. »

À l’Université de Montréal, Mme Béliveau n’a pas en mémoire de cas récents de congédiement ou de suspension d’un membre du personnel pour harcèlement sexuel. Lorsque des étudiants sont trouvés coupables de harcèlement, il peut arriver qu’on leur limite l’accès au campus, ce qui compromet la bonne marche de leurs études, dit-elle.

Dans les deux universités, on voit d’un bon oeil la montée de la sensibilisation au harcèlement sexuel chez les étudiants. « On remarque que quand une personne dit à voix haute ce qui se passe, c’est plus facile pour les autres femmes de s’approprier » la revendication, dit Mme Jarvis.

Déjà en 2013, les autorités de l’UQAM avaient été saisies de plaintes concernant des chansons grivoises et des costumes jugés sexistes utilisés lors de l’initiation des étudiants en communication. Par conséquent, l’université avait lancé une campagne dès l’automne — deux semaines avant l’incident du placardage —, incitant au respect.

Mme Béliveau précise que la campagne contre le harcèlement sexuel de l’Université de Montréal vise à inciter les victimes à faire un signalement si elles se sentent harcelées. « On veut qu’elles sachent comment dénoncer si elles ont un problème », dit-elle, ajoutant que plusieurs cas de harcèlement demeurent sans doute encore présentement sous silence. « C’est possible que les victimes aient la perception qu’elles ne peuvent pas porter plainte », concède-t-elle. Propice aux fêtes bien arrosées, le milieu universitaire doit être particulièrement vigilant quant aux débordements autour de la question du consentement.

À lier au harcèlement

 

Au Groupe d’aide et d’information sur le harcèlement sexuel au travail, qui existe depuis 34 ans, on dit recevoir quelque 6000 demandes de soutien par année, provenant de tous les milieux de la société. Encore une fois, la notion de consentement est intimement liée au concept de harcèlement. Le consentement peut être verbal ou non verbal, souligne Samia Bellucci, criminologue pour le groupe d’aide. Le non-consentement peut prendre la forme de refus répétés à des invitations, « ou même quand quelqu’un fige sans nécessairement prononcer » le « non », dit-elle.

Dans certains cas, une victime peut avoir été consentante à embrasser son agresseur mais pas nécessairement à subir des actes de violence. C’est d’ailleurs ce qui aurait été observé chez certaines victimes de Jian Ghomeshi, qui aurait entraîné ses victimes dans des relations sadomasochistes.

Dans les cas qui se retrouvent devant les tribunaux, il faut établir une prépondérance de preuve plutôt qu’une preuve hors de tout doute. Il est parfois difficile pour la victime de prouver le non-consentement, dit-elle. « C’est la version la plus crédible des deux qui va être retenue », dit Mme Bellucci.

À voir en vidéo