Les choristes de Pinel

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Geneviève* rêvait d’être chanteuse. À 12 ans, elle a chanté chez son père, devant des invités. Vers 18 ans, elle a gagné un concours, entre autres pour avoir interprété Chats sauvages, de Marjo. Aujourd’hui, Geneviève a 44 ans. Dans la salle de répétition de la chorale de l’Institut Philippe-Pinel, sa voix s’élève pour chanter une chanson du défunt groupe Nuance : une voix étonnamment claire et juste.

Geneviève est à l’Institut Philippe-Pinel depuis 22 ans, la moitié de sa vie adulte. Nous avions convenu que je ne lui demanderais pas pourquoi. Après avoir chanté, elle s’est souvenue du centre d’accueil où elle s’isolait autrefois pour chanter. Les travailleuses sociales venaient parfois la rejoindre pour l’applaudir.

« Je rêvais de chanter à la télévision, dit-elle. Mais ça n’était pas possible. »

Pour la première fois cette année, la chorale de l’Institut Philippe-Pinel regroupe à la fois des employés et des patients de cet hôpital psychiatrique à sécurité maximum. C’est la musicienne France Laflamme qui dirige le choeur.

Gilles, qui circule en fauteuil roulant à 62 ans, a du mal à raconter son histoire. Pourtant, quand il entonne le Minuit, chrétiens, une assurance nouvelle lui vient. France Laflamme a été étonnée de voir qu’elle avait réussi à faire travailler à la chorale l’Hymne à la joie, de Beethoven, à quatre voix, en leur fabriquant des outils pour qu’ils puissent répéter leur partition entre les répétitions. Elle constate que certains patients très médicamentés retrouvent toute leur énergie lorsqu’ils chantent.

Les années passées, la chorale de Pinel ne comptait que des employés. Parallèlement, certains intervenants avaient animé des ateliers de musique avec les patients. Mais cette année, les compressions budgétaires ont fait en sorte qu’il a fallu former une seule chorale de patients et d’intervenants, ce qui a donné une couleur nouvelle à la chorale.

Pour Fanie Boisvert, secrétaire médicale à l’Institut Philippe-Pinel, cela permet de mettre des visages sur les dossiers très lourds de « destins brisés » qu’elle compile dans son bureau durant la journée. C’est une expérience profondément enrichissante pour elle.

« Récemment, il y a eu un poste d’ouvert à l’externe. Mais j’ai décidé de ne pas le prendre à cause de la chorale », dit-elle.

Chantal Millette, éducatrice spécialisée, apporte parfois sa guitare dans l’unité E2 où elle travaille. Une unité mixte, où on trouve autant des hommes que des femmes, et aussi plusieurs cas lourds.

Des Fêtes difficiles

La période des Fêtes est une période difficile pour les patients de l’Institut Philippe-Pinel. Certains aimeraient obtenir une sortie mais n’y sont pas autorisés par leur médecin. D’autres n’ont plus aucun contact avec leur famille. Dans l’unité de Chantal Millette, quatre des seize patients étaient en contention la semaine dernière, parce qu’ils étaient considérés comme dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres. Cette contention peut prendre la forme de menottes attachées à une ceinture, ou encore, dans les cas plus dangereux, d’une chaise fixe à laquelle le patient est attaché.

Tous les ans, à l’époque de Noël, les membres de la chorale font le tour des unités pour chanter des cantiques. France Laflamme se souvient avec émotion de ce patient aux coudes liés à sa ceinture, qui battait tout de même la mesure avec ses mains avec enthousiasme. D’autres histoires ont des résonances plus noires. Enzo, l’un des patients qui participent à la chorale, raconte comment un homme qui partage son unité et qui est en phase terminale doit tout de même constamment rester en contention, lorsqu’il n’est pas dans sa chambre, parce qu’il est considéré comme dangereux pour les autres ou pour lui-même.

L’Institut Philippe-Pinel, qui célèbre ses 50 ans cette année, est cependant bien un hôpital et non une prison. Les patients qui y sont admis répondent à deux conditions : ils ont des problèmes de santé mentale et sont considérés comme dangereux.

La contention n’y est pas utilisée comme une punition mais bien comme une mesure de sécurité. La majorité des patients y sont des hommes, et la durée moyenne de leur séjour est de quatre ans, explique Serge Carrier, psychoéducateur spécialisé en réinsertion.

« Les médecins ont dit qu’ils ne voulaient pas que je passe toute ma vie ici », dit Geneviève, qui a tenté deux fois de réintégrer la communauté, sans succès.

Histoire d’un hôpital

Dans un livre publié pour marquer le demi-siècle de Pinel (Institut Philippe-Pinel, 50 ans d’histoires, Art Global, 2014), Danielle Pouliot et le Dr Frédéric Millaud retracent l’histoire de cette institution qui a pris naissance dans l’aile de l’hôpital psychiatrique de Bordeaux. Dans les années 1960, les patients hors de contrôle, souvent envoyés par les hôpitaux, s’y entassent dans des conditions insalubres. Le Dr Camille Laurin plaide l’aliénation mentale dans le cas d’un délinquant sexuel, Léopold Dion, aussi surnommé « le monstre de Pont-Rouge ». Sans succès. En 1962, la commission Bédard recommande pourtant la construction d’un hôpital psychiatrique pour les « malades souffrant de troubles graves de comportement ».

En 1973, un policier de la cour municipale, le sergent Desautels, est chargé d’y identifier les « personnes présentant des troubles de santé mentale pour leur éviter d’entrer dans le circuit judiciaire ».

Les patients de l’Institut Philippe-Pinel, qui y atterrissent parfois après un jugement de cour, n’ont pas reçu de sentence à purger. Ils sont appelés à demeurer à l’Institut tant qu’ils sont considérés comme dangereux.

Une étude publiée récemment démontre que les personnes incarcérées ont plus d’antécédents de tentatives de suicide, plus d’antécédents criminels avec ou sans violence et plus de troubles concomitants avec les drogues et l’alcool que les personnes jugées non criminellement responsables de leurs actes. Cosignée par Alexandre Dumais, chercheur à l’Institut Philippe-Pinel, cette étude confirme, selon lui, l’importance de modèles de soins partagés entre les systèmes de justice et de santé.

* Les noms des patients ont été changés pour préserver leur confidentialité.