Des islamistes rétrogrades… mais branchés

Le 19 août 2014, James Foley est devenu le premier otage décapité par le groupe EI dans une vidéo relayée sur les réseaux sociaux.
Photo: Capture d'écran Le 19 août 2014, James Foley est devenu le premier otage décapité par le groupe EI dans une vidéo relayée sur les réseaux sociaux.
Une image vaut 1000 mots, dit-on, mais, parfois, 1000 mots peuvent être nécessaires pour aller au-delà d’une photo. Avec ses chutes, ses angoisses, ses dérives, 2014 aura été une année riche en événements. Retour en arrière, tout en images et en mots.​
 

L’insoutenable ne pouvait que convoquer la résistance. Au lendemain de l’assassinat sordide du journaliste américain James Foley par des membres du groupe armé État islamique, sur Twitter, une internaute s’indigne et lance un mot-clé pour le faire savoir : #ISISMediaBlackOut, appelant à ne plus relayer via ce réseau de microclavardage, comme ailleurs dans les univers numériques, ce qu’elle qualifie de propagande haineuse d’un groupe radical qui ne mérite pas d’avoir la visibilité qu’il cherche.

Nous sommes en août. Dans une mise en scène sordide, l’Américain, enlevé en Syrie en 2012, a été décapité sous l’oeil d’une caméra salement complice, pour mieux répandre les racines de ce mal dans les réseaux sociaux. La mécanique de la terreur et de l’intimidation est en marche. Hend — c’est le nom de l’internaute qui revendique sur le réseau Twitter une citoyenneté libyenne — n’en peut plus. « L’État islamique ne possède que deux armes, la propension à commettre d’horribles crimes et une connexion Internet. Enlevez-leur-en une », propose-t-elle. L’adoption rapide du mot-clic par des milliers de citoyens numériques confirme qu’elle est entendue.

L’année 2014 n’aura pas été que celle de la résurgence, avec images fortes et coups de force surmédiatisés, des mouvements islamiques radicaux qui, du groupe État islamique à Boko Haram, ont fait régulièrement la manchette à coups d’enlèvements massifs, d’exécutions de groupe et de décapitations d’Occidentaux savamment orchestrées. Elle a aussi été celle de l’utilisation, par ces groupes radicaux, des capacités de diffusion dangereusement instantanée des réseaux sociaux pour terroriser, dogmatiser, recruter, troubler, convaincre… La modernité, en somme, mise au service de la pensée rétrograde, des projets sectaires, sources de divisions, aux relents de guerre des religions, de croisades et de cet obscurantisme qui vient généralement avec elles.

Le politicologue Abdelasiem El Difraoui, auteur du bouquin Al-Qaïda par l’image (PUF), résume le changement de paradigme : « L’horreur a toujours été là, l’exécution de masse a toujours été là et les films l’ont toujours été aussi, dit-il. Ce qui a réellement changé, c’est la distribution via les réseaux sociaux. L’information est beaucoup plus instantanée et beaucoup plus accessible. »

L’effroi dans le réseau

Exit le temps où la marge s’exprimait dans la marge, en faisant circuler ses vidéos de propagande sous le manteau, dans les arrière-boutiques, en contournant les obstacles et les autorités. À l’ère du tout-à-l’ego numérique, de la dématérialisation des rapports sociaux, du culte de l’instant, elle dispose désormais d’un réseau étendu et démesuré pour effrayer ou séduire. Et elle ne s’en prive pas pour en tirer profit.

Dans les univers numériques, ce nouveau radicalisme et sa communication instantanée peuvent désormais prendre la forme d’une application, comme celle qui a vu le jour en juin dernier dans le magasin d’applications fonctionnant sous Android. Son nom ? « L’aube de la bonne nouvelle », en arabe. Son promoteur : le groupe État islamique, qui, par ce marqueur du présent en réseau, cherche alors à faire circuler ses valeurs, ses actions, ses photos, ses projets de construction par la mort, de conversion par les armes, d’asservissement par le viol… Sombre programme.

Pour convaincre, collecter des fonds, radicaliser, les mouvements terroristes abusent, eux aussi, des photos de félins, de filtres pour magnifier leur réel sur Instagram, de vidéos sur Facebook, de mots-clics et de bonhommes sourires qui rendent de plus en plus compliquées leur traque et leur détection dans ces univers. « Il y a 10 ans, ils fréquentaient des forums plus ou moins secrets », explique Romain Caillet, chercheur à l’Institut du Proche-Orient, dans les pages du quotidien français Le Figaro. « Aujourd’hui, ils sont dans les réseaux sociaux pour terrifier les opinions publiques, mais aussi recruter et informer leurs partisans. » Avec des résultats moins terrifiants qu’une mise à mort au milieu du désert, certes, mais qui pourraient rapidement finir par le devenir.

L’Occident séduit par ses détracteurs

La mondialisation des échanges trouve ici aussi sa voie, comme l’a constaté un groupe de chercheurs italiens au terme de la première analyse massive des messages électroniques, tweets, billets de blogue et commentaires en langue arabe. Deux millions d’entre eux ont été passés au crible, avec, à la clé, ce paradoxe : l’appui au groupe armé État islamique, dans les univers numériques, est aujourd’hui plus fort dans des pays comme la Belgique, la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis qu’en Syrie et en Irak, pourtant le bastion et centre névralgique de ces fous de Dieu.

Dans ces deux pays, la bataille de l’opinion n’est d’ailleurs pas gagnée, constate Voices from the Blogs, un observatoire du présent issu de l’Université de Milan, avec 92 % de contenu en ligne plutôt hostile à ce groupe radical dont les membres côtoient là-bas la population au quotidien. Distance aidant, cette hostilité est moins perceptible dans les contenus venant de l’Europe — 31 % soutiennent ce groupe — des États-Unis (21 %) ou encore du Canada, où 15,3 % des messages numériques analysés laissent apparaître un penchant pour le combat de ce groupe. Le révolutionnaire est toujours un peu plus romantique, tant qu’on ne fait pas les frais de son fondamentalisme.

Ceci explique cela, mais également cette troublante radicalisation de certains Occidentaux séduits par le discours faussement rassembleur du mouvement qui, en 2014, a réussi, avec l’aide des réseaux sociaux, à faire des émules dans des strates de la population qu’on aurait pu croire imperméables à ce dogmatisme mâtiné de valeurs passéistes. Le bourreau de James Foley venait de Londres. Abdel-Majed Bary, 23 ans, a rejoint les djihadistes en Syrie en juillet 2013, après avoir frayé avec le monde du rap. Troublant.

Au Canada, le calme relatif a été perturbé également en octobre par deux de ces « convertis » improbables : Martin Couture-Rouleau, qui a tué un militaire à Saint-Jean-sur-Richelieu, et Michael Zehaf Bibeau, le loup solitaire qui a mis la colline parlementaire en émoi en tuant un homme et en pénétrant dans l’instance démocratique, avant d’être abattu.

Début décembre, dans une vidéo qui a circulé en ligne, un ex-étudiant de l’Université d’Ottawa, John Maguire, a nourri une nouvelle fois la dérive en proférant des menaces contre le Canada depuis un camp du groupe État islamique, dont il a rejoint les rangs, éteignant par le fait même, et avec sa prestation, les lumières sur un réseau où la libre circulation des idées n’est désormais plus seulement un gage de l’ouverture des esprits.


 
15 commentaires
  • Jacques Cameron - Inscrit 27 décembre 2014 06 h 18

    Excellent.

    Je suis souvent en profond désaccord avec certaines de vos conclusions surtout quand se pointent malicieusement votre parti-pris politique, mais voici un texte digne, juste et bien rendu.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 27 décembre 2014 21 h 43

      N'est-ce pas ce que l'on attend de toute personne faisant un commentaire....votre préambule devient illico ...de trop!

  • Pierre Vincent - Inscrit 27 décembre 2014 06 h 41

    Les apparences sont trop souvent trompeuses...

    Les mises en scènes dont vous parlez ne visent d'abord et avant tout qu'à susciter l'horreur et à dénigrer l'image de l'Islam sur la scène internationale. Pourtant, sur le terrain, les premières victimes de l'EI en Irak et en Syrie sont... des musulmans. En effet, 80 % de ces victimes seraient des musulmans, pas des Occidentaux. Alors l'utilisation d'internet ne vise pas d'abord le recrutement, bien qu'il soit utile, mais surtout à choquer l'opinion publique occidentale afin de favoriser l'action armée des pays de l'OTAN en Irak et en Syrie.

    Les Américains s'étaient retirés d'Irak et ne voulaient pas mettre les pieds en Syrie. On a créé l'EI de toutes pièces, avec des alliés du monde arabe puissants et sans doute une bonne dose de Mossad et de CIA, afin de justifier les actions armées à venir. Que les grands médias d'information ne voient pas cela ne démontre que leur aveuglement volontaire, puisqu'ils servent généralement les mêmes intérêts.

    C'est bien sûr une histoire à suivre de près, en 2015, mais l'attention médiatique accordée à quelques exécutions spectaculaires et prises d'otages internationales ne devraient pas détourner l'attention des milliers de victimes que l'on ne voit pas souvent aux bulletins de nouvelles, malheureusement. On a déjà oublié les horreurs de Gaza et l'information spectacle a repris tout l'espace médiatique.

    • André Chevalier - Abonné 27 décembre 2014 11 h 06

      Je pensais qu'on avait vu le summum du délire dans la théorie du complot depuis le 11 septembre 2001... mais là, vraiment !!!

    • Renaud Blais - Inscrit 28 décembre 2014 12 h 06

      @ M. Chevalier,
      Ce que vous qualifiez de summum du délire..., vous expliquez comment la dynamite dans les premières étages du WTC ? Est-ce que les avions qui ont percuté le haut des tours ont larguées des bombes, comme les terroristes des airs en Syrie, Irak etc.?
      Renaud Blais
      Québec

  • Serge Grenier - Inscrit 27 décembre 2014 07 h 44

    À moins que ce soit le contraire...

    « L’horreur a toujours été là, l’exécution de masse a toujours été là et les films l’ont toujours été aussi, dit-il. Ce qui a réellement changé, c’est la distribution via les réseaux sociaux. L’information est beaucoup plus instantanée et beaucoup plus accessible. »

    C'est peut-être justement le fait de rendre l'horreur visible grâce aux médias sociaux qui nous permettra d'y mettre fin. On est bien plus en mesure de résoudre un problème en en prenant conscience qu'en l'ignorant.

    L'autre chose que cet article et la plupart des grands médias font exprès pour ignorer, c'est que ces groupes radicaux sont une conséquence, pas une cause. Ils sont la conséquence des politiques étrangères des grands États qui cherchent à imposer leur manière de vivre au monde entier. N'ayant pas accès à des armées assez puissantes, les petits États assiégés se défendent avec les moyens du bord.

    Pour arrêter la violence, pourquoi ne pas simplement arrêter les fous qui veulent devenir les « maîtres du monde » ?

  • Denis Vézina - Inscrit 27 décembre 2014 08 h 41

    Paradoxe

    Je salue M.Deglise votre travail de recherche. Votre article fait ressortir avec maints exemples les dérives terroristes et archaïques que renferme les réseaux sociaux qui sont pourtant de merveilleux outils de démocratisation des idées. De là le paradoxe. Effectivement, le progrès technique est parfois au service de la barbarie.Troublant.

  • Francis Gendron Mayers - Inscrit 27 décembre 2014 09 h 17

    Pour un peu de nuance...

    Les « fous de Dieu », comme vous les appelez, sont d'une extrême exclusion sociale. Certes, la richesse de leurs discours ne tiendra jamais la comparaison face à d'autres plus intelligents, et dans l'ensemble, il est transparent qu'ils ont davantage confiance en leurs sentiments qu'en une analyse raisonnée de la réalité et donc, en la vérité, ce qui est en soi un comportement totalement immature, je l'accorde, certes, mais ! (parce qu'il doit toujours y avoir un mais !), je n'appuie pas l'idée que leurs expressions furent une chose absolument mauvaise, sans aucun bon côté. « Corruption » et « Impasse » sont les mots d'ordres actuels de nos sociétés occidentales. Cetes, les extrémistes sont des crétins, mais... et nous ? Sommes-nous si supérieurs ? Alors que nos efforts pour endiguer la crise environnementale sont insuffisants, alors que les plus pauvres deviennent de plus en plus pauvres et que les plus riches deviennent de plus en plus riches, et que des problèmes de plus en plus graves pointent le bout de leurs nez... sommes-nous si supérieurs que cela ? Personnellement, j'ai toujours vu les extrémistes comme les vecteurs lâches d'une peur sociale inconsciente généralisée et... légitime. La solution est dans la conscience, l'amour et la sagesse. Alors certes, de la sagesse et de l'amour, il n'y a pas de doute que nous en possédons davantage que les extrémistes... mais la conscience ? La conscience, elle aussi, est importante ! Nous vivons dans une réalité : il faut la connaître pour survivre !