Des fruits croquants… et un malaise

Un petit coup de pouce avant Noël : la famille Sene a reçu lundi de la nourriture et des cadeaux distribués par le vice-président de Jeunesse au Soleil, Tommy Kulczyk. Comme la « maman-mystère » de Rosemont, ils font partie des milliers de Montréalais qui ont besoin de ce type de soutien pour manger à leur faim.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un petit coup de pouce avant Noël : la famille Sene a reçu lundi de la nourriture et des cadeaux distribués par le vice-président de Jeunesse au Soleil, Tommy Kulczyk. Comme la « maman-mystère » de Rosemont, ils font partie des milliers de Montréalais qui ont besoin de ce type de soutien pour manger à leur faim.

Samedi matin, à peine 9 heures. On sonne à la porte du 3 et demi que la « maman mystère » de Rosemont partage avec ses enfants de 11 et 12 ans. Un peu surprise, Anne. Elle n’attendait personne. Et encore moins l’immense panier de fruits frais qui lui fut livré.

« Que des fruits de première qualité, vraiment croquants », s’étonnait Anne, lundi. Au téléphone, la jeune mère de famille — qui désire conserver son anonymat — était visiblement émue, secouée par la vague de solidarité que son témoignage sur la pauvreté a soulevée dans les derniers jours.

Racontée par quelques médias, son histoire a déclenché un mouvement dont la générosité l’a mise « mal à l’aise ». « Je n’ai pas écrit cette lettre pour moi, mais pour l’ensemble des personnes qui sont dans cette situation », rappelle-t-elle.

Elle goûte toutefois la générosité des gens. Les fruits croquants, par exemple. Un symbole pour elle. Dans la lettre qu’elle a rédigée pour raconter le quotidien d’une famille monoparentale empêtrée dans un combat quotidien contre la faim et le manque d’argent, Anne consacrait quelques lignes aux légumes et aux fruits « mous et/ou fripés ».

Ces fruits que la majorité rejette sommairement au supermarché, mais qui sont aussi les seuls abordables pour ceux qui n’ont pas le luxe de choisir le croquant. « Ma fille et moi, on s’est assises et on a croqué nos fruits en riant, raconte Anne. Pour nous, c’était vraiment le père Noël qui venait de passer. »

Des fruits et des légumes, elle en mangera beaucoup plus à l’avenir. La collecte de dons organisée par le groupe Facebook Parents de Rosemont et environs a en effet permis de récolter une somme qui se traduira par la livraison, pendant au moins 70 semaines, d’un panier de fruits et légumes — généralement croquants — chez Anne.

Et ce n’est que la pointe du mouvement d’aide. Depuis jeudi, plusieurs dizaines de personnes ont contacté Le Devoir pour savoir comment contribuer. Elles s’ajoutent à celles qui avaient lancé le mouvement plus tôt. Dons matériels, dons d’argent, dons de temps (entre autres des éducateurs spécialisés qui veulent aider la fille d’Anne, qui vit avec une forme légère d’autisme), Anne s’est fait offrir un peu de tout pour elle et ses enfants — jusqu’à son chat, dont elle évoquait dans sa lettre le bienfait des ronronnements apaisants. Des chèques-cadeaux de toutes sortes ont été achetés, des titres de transport en commun ont été offerts, des entreprises ont accepté de servir de point de chute au mouvement d’aide…

Une personnalité publique d’envergure (qui désire garder l’anonymat) s’est déplacée jeudi pour prendre un café avec Anne, lui remettre un chèque et lui faire une offre d’aide à plus long terme. « J’ai été touché par son témoignage, par son courage et sa volonté de s’en sortir et d’offrir quelque chose de mieux pour ses enfants, disait cette personne lundi. C’est le genre de rencontre qui, pour moi, donne un visage concret à la pauvreté, aide à la comprendre. »

Ce n’est pas le seul : dans la foulée du témoignage de la maman-mystère, des dizaines d’autres du même genre sont apparus — notamment sur la page Spotted Austérité mise sur pied par Anne et une professeure. On y raconte la pauvreté… et aussi la crainte que l’austérité décrétée à Québec n’amplifie le problème.

Un certain malaise

Le mouvement d’aide réjouit évidemment la maman-mystère. Mais elle est aussi embarrassée. « J’ai un certain malaise, explique-t-elle. J’essaie de trouver une façon délicate d’encourager ces gens à se tourner vers des organismes communautaires ou des personnes de leur entourage qui auraient besoin d’aide. Je ne voudrais surtout pas abuser de la charité des gens, ce n’était pas le but initial. »

À l’origine de la lettre, il y avait plutôt l’idée de sensibiliser la population à ce qu’est la pauvreté, au-delà des chiffres. Les prouesses pour essayer de nourrir ses enfants trois fois par jour, des efforts qui n’enlèvent jamais complètement la faim. Les bottes et les manteaux d’hiver qui n’arrivent que par la générosité des autres. La vie dans un appartement trop petit. L’école qu’on ne paie pas, l’autobus qu’on ne prend pas. Le café latte qu’elle se paie une fois par mois, mais qu’elle regrette toujours.

Une réalité que l’étudiante d’une jeune trentaine d’années partage avec des milliers d’autres personnes, rappelle-t-elle. « Au risque de paraître ingrate, je n’ai pas répondu à toutes les offres d’aide, dit-elle. Ce n’est pas la honte d’accepter. Mais je ne veux pas être privilégiée parce que j’ai été capable de parler, parce que je suis capable d’écrire, parce que ma lettre a circulé. Je sais que c’est une chance qui n’est pas donnée à tous. »

C’est pourquoi elle souhaite que les dons cheminent vers des organismes qui distribuent plus largement, et dont le pouvoir d’achat est multiplié (à Moisson Montréal, par exemple, on calcule que chaque dollar donné permet d’acheter 18 $ de denrées). Et c’est pourquoi elle souhaite surtout que son cri du coeur survive à Noël… et à sa situation personnelle, temporairement allégée.

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