Le visage pomme

C’était un jour de défilé du père Noël, en 1953.
Photo: Louise Marchand C’était un jour de défilé du père Noël, en 1953.

Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Marie-Andrée Chouinard et un cliché de Louise Marchand.

Une pomme oubliée dans le panier à fruits. Elle avait maintenant la peau aussi ridée qu’une de ces pommes sillonnées par le temps; quatre-vingt-deux printemps avaient passé sur ce visage qu’il fixait maintenant au hasard d’une sieste. Elle dormait à poings fermés. Comme une petite fille. Une petite fille toute ridée. Et il la regardait, comme si la scruter ainsi allait altérer le gouffre d’absence qui les séparait.

Sa mère avait maintenant le regard brumeux. Les deux prunelles bleues jadis allumées par les sourires d’enfants, la caresse d’une main sur une joue, l’ambiance exaltée de sa grande maison remplie de rires et de cris, n’étaient plus. En lieu et place, deux yeux désormais creux et vides, sans cette lueur donnant à plonger dans le fond de son âme.

Quelle belle âme, sa mère. Une femme solide, joyeuse, rassembleuse; une énergique meneuse de troupes. Sa tribu comptait maintenant, en plus des sept enfants, onze petits et une floppée d’arrière-petits, dont certains avaient connu la douleur agréable de ses becs à pincettes. Les trois derniers étaient passés par sa chambre d’hôpital, dans l’espoir que l’odeur sucrée de poupon réveille sa mémoire endormie; mais non. Elle les avait tous trois tenus dans ses bras sans en avoir la moindre conscience.

Il sursauta. Elle remuait maintenant dans son sommeil, agitait devant elle ses deux mains recroquevillées comme des branches tordues, bougeait ses lèvres, ce qui creusait ce visage pomme presque drôle. Il s’avança, espéra saisir des bribes de cohérence. Mais il n’y avait plus rien de compréhensible à son discours.

Elle avait pourtant incarné à sa manière forte et bruyante l’éloquence dans le verbe. Au moment de regrouper ses ouailles autour de la longue table de Noël, elle animait la discussion, tablier autour du ventre, poussant la chanson en maniant les chaudrons. Il y avait une première table pour les «grands», l’autre du fond pour les «petits», ceux-ci espérant avec les années jouir du privilège de passer à cette tablée attrayante où les rires fusaient, Julienne dirigeant la chorale du repas de son bout réservé d’hôtesse-chef d’orchestre.

Au centre, l’aspic vert, adoré de certains, honni des autres. Les carreaux de fromage, à ne surtout pas confondre avec les carrés de beurre. Le fumet enivrant des p’tites saucisses emballées d’un délicieux crunchy de bacon. Sur la table de la machine à coudre, le punch de Noël, avec des morceaux de menthe pour coller aux dentiers des oncles et des tantes. La dinde, la boule de patate pilée faite avec la cuillère à crème à glace, la farce, les pâtés à la viande, la salade de chou, et pour finir, le bavarois.

Noël était sa fête préférée. Elle la préparait des semaines à l’avance, s’activant aux fourneaux comme si elle devait recevoir une armée. Les fameux pâtés, des desserts à profusion — car rien ne satisfait plus Juju qu’un appétit disposé à répéter, plonger la fourchette dans les glaçages et autres sirops sucrés.

Avant de lui faucher la mémoire, la vie l’avait privée de sucre. Elle, le bec sucré le plus sucré de toute la contrée beauceronne. La spécialiste des desserts, la gourmande toujours prête à sortir ses galettes au gruau ou à m’lasse ou plonger le pain miche dans une trempette au sirop d’érable. Diabétique.

Elle ouvrit les yeux, émit un grognement. Il s’approcha d’elle, saisit une de ses mains tordues. Il était tout seul avec elle. Arrivé un peu trop tôt avant l’arrivée du reste de la famille. Elle le regardait sans le regarder. Depuis que la maladie avait plombé ses souvenirs, ils s’étaient promis de replacer avec elle de petits morceaux de Noël. L’hôpital leur laissait accès libre à un réfectoire où ils pouvaient, nombreux et bruyants autour d’elle, faire semblant qu’un brin de normalité les unissait tous encore à elle. Elle au centre, son fauteuil roulant avancé près de la table, coquette et fière, habillée de l’une de ses plus belles robes. Après lui avoir tendrement enroulé une bavette autour du cou, un de ses enfants lui faisait manger son potage à la cuillère — exactement comme un de ses propres petits-enfants donnait la purée à son bébé. Les plus jeunes défilaient sagement pour embrasser ce visage pomme émouvant et intimidant. Elle trônait près des siens, étrangère à cette fébrilité joyeuse qui jadis avait fait son plus grand bonheur.

Il s’approcha encore un peu plus. Elle le fixait, mais ne le voyait pas. Il saisit son visage pomme entre ses mains. Caressa doucement les joues encore douces. Descendit ses doigts du front jusqu’au menton. En gestes concentriques. Doucement, lentement. Doux massage destiné à raviver sa mémoire. Elle le fixait toujours. Ne le voyait pas. Il se mit à chanter. Doucement. Lentement. Ô sainte nuit. Elle l’avait bercé de cette chanson, été comme hiver d’ailleurs.

Elle le fixait. Le voyait-elle un peu plus? Il s’éloigna d’elle, chantonnant toujours, fouilla dans son sac et brandit une photo devant le visage pomme. Un vieux cliché. Un cliché d’une de ses filles, serrant un ridicule père Noël de plastique dru et difforme. Elle cligna des prunelles. Elle avança ses mains tordues vers la photo, comme pour faire revivre cette petite fille vive et douce. Dans cet éclair de lucidité fugace, il saisit les joues de son visage pomme à deux mains, et lui dit: «Je t’aime, maman.»

2 commentaires
  • Marie-Thérèse Duquette - Abonnée 22 décembre 2014 08 h 41

    profondément touchant

    Rarement été remuée par un texte comme celui-là. Parle d'émotion au coeur de tout enfant qui se voit lentement disparaitre dans le regard de la personne au coeur de son univers. Merci.

  • Gilles Théberge - Abonné 22 décembre 2014 14 h 55

    Ma femme s'est mise à pleurer...

    Voyons, qu'est-ce qui se passe lui ai-je demandé? J'ai lu. J'ai compris. Ça avance. Thérèse commence à oublier de grands bouts de son histoire...