Les places fantômes

Photo: Serge Lavallée
Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Fabien Deglise, initiateur de ce projet, et un cliché de Serge Lavallée.​
 

«Penser à Noël en plein mois de juillet, c’est loufoque ! » Depuis quelques minutes, tout en cherchant à atteindre la porte d’embarquement G03 de l’aéroport Schiphol d’Amsterdam, Helen, la trentaine lumineuse, se répète sans cesse cette phrase, incapable de refréner les images de ses temps des Fêtes passés qui, d’un coup sec, se sont rappelés à son bon souvenir.

Elle ne sait pas trop pourquoi, ne sait pas si une image, un visage, une odeur ou un son, croisé dans ce terminal agité, est à l’origine de tout ça. L’inclinaison des rayons du soleil passant à travers les baies vitrées du terminal ne laisse pourtant aucun doute sur le caractère estival de ce jeudi matin. Tout comme d’ailleurs l’attitude généralement détendue des autres voyageurs autour d’elle, qui, le pas léger, traquent les panneaux à la recherche de la bonne porte.

Dans quelques heures, un petit couple dans la vingtaine sera à Athènes ou Ibiza, une petite famille aura atteint l’aéroport McCarran de Las Vegas ou celui de San Diego, Californie, pas très loin du parc Lego. Helen, elle, se laissera envelopper par la touffeur de Kuala Lumpur, pour oublier un peu ses élèves de l’école élémentaire Cirkel d’Amstelveen, où elle a accepté un poste à temps plein l’an dernier. Elle espère lire, boire et socialiser avec des grands, pour changer un peu des gamins de 9 ans qu’elle aime, mais qui depuis septembre l’ont méthodiquement vidée de son énergie.

Les tonalités jazz et délicates de la Belge Chrystel Wautier coulent dans ses oreilles. L’ensemble est festif et sensuel en même temps, mais Helen n’arrive toujours pas à chasser Noël de son esprit.

En posant les yeux sur la petite fille, assise en face d’elle, attendant avec résignation le moment de monter dans le Boeing 777-200ER immobilisé à la porte, elle se revoit, assise dans la même position, en tailleur, un livre en main, près d’un sapin décoré dans la maison de sa grand-mère à Ostende, en Flandres. C’était sans doute à la fin des années 70. Son oncle Markus faisait jouer en boucle des chansons folkloriques sur vinyle sur un vieux tourne-disque brun, dans une ambiance saturée de fumée de tabac qui aujourd’hui convoquerait cris d’horreur, indignation et postures morales.

Intérieurement, Helen sourit en revoyant la scène. Quand elle entre dans la cabine, le passager du siège B11, juste en arrière d’elle, s’en rend fatalement compte :

— Vous êtes en train de faire entrer trop de lumière dans l’avion, lui dit-il. On va tous arriver déjà bronzés à destination.

Helen laisse échapper un rire cherchant sa voie entre le remerciement et la gêne. Elle s’assoit et attrape instinctivement le dépliant sur les procédures d’urgence devant elle. Puis le remet à sa place. Ces choses-là ne servent à rien, se dit-elle… Mais visiblement pas aujourd’hui.

Sur la couverture, l’esthétique rétro du dessin d’avion ramène, de manière incompréhensible, un autre Noël à son esprit. Celui où son jeune frère a reçu cette maquette de long-courrier à assembler. Alors que l’avion détache ses grosses roues du tarmac chauffé par le soleil de juillet, Helen atterrit en douceur dans ce passé. L’appartement familial de la rue Pauven à La Haye, pas très loin du parc Westduin. Le sourire édenté de son frère remplacé instantanément par la déception en voyant l’illustration de l’avion sur la boîte. Cette année-là, c’était un circuit de voitures de course qu’il voulait.

Dans le système audio de la cabine, dans un néerlandais approximatif, le responsable du vol MH17 rappelle Helen à son présent, en évoquant un appareil ayant atteint sa vitesse de croisière et le respect de l’horaire. Arrivée prévue : 6 h 09, heure locale, au terme de douze heures de vol dont plus de deux heures ont déjà été absorbées par les réacteurs de ce Boeing de la Malaysia Airlines, dans lequel même les uniformes à la tonalité exotique du personnel de bord n’arrivent pas à éloigner Helen de ses pensées hivernales.

Il doit y avoir une raison, se dit-elle en survolant mentalement l’opulence de la table de son dernier réveillon, avec ce saumon en croûte, ces bulles remontant délicatement sur les parois des verres, ces bols remplis de patates en salade, ces rires… Au même moment, l’avion, avec 283 personnes à bord, lui, survole l’Ukraine. On est le 17 juillet, il est 16 h 15, et elle pense toujours à Noël. En passant la table en revue, elle se revoit alors chez ses parents où, cette année, une place fantôme va amener les invités, sans doute, à penser à ce jour de juillet où les bulletins de nouvelles les ont forcés à penser à tout, au pire, mais jamais à Noël.