Le cri du coeur d’un père abbé

Le père abbé du monastère Val Notre-Dame, André Barbeau
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le père abbé du monastère Val Notre-Dame, André Barbeau

Amener un moine à sortir de son silence, il fallait le faire. Mais la volte-face de Québec, qui a signifié qu’il n’allait plus acheter des terres de la Corporation de l’abbaye d’Oka (CAO), est la goutte qui fait déborder le vase pour le moine trappiste André Barbeau, qui vit au sein de sa congrégation au monastère Val Notre-Dame au creux des belles montagnes dans Lanaudière.

Et c’est dans un véritable cri du coeur que le père abbé de la communauté interpelle aujourd’hui nul autre que le premier ministre Philippe Couillard pour qu’il intervienne dans le dossier. « J’ai tenu à m’adresser personnellement et publiquement à vous, cher Premier Ministre, parce que je sais que, même en me réfugiant derrière le silence des moines, je ne pourrais pas parvenir à faire taire tout ce qui parle plus fort que moi et qui monte des terres et des lieux de l’abbaye d’Oka », écrit-il dans une lettre ouverte publiée sur notre site Internet.

En février dernier, un décret signé par Québec avait autorisé le ministère de l’Agriculture (MAPAQ) à faire l’acquisition, au coût de 2 millions de dollars, des terres de l’abbaye d’Oka. Cette décision faisait culminer les efforts de l’ex-députée de Mirabel, Denise Beaudoin, qui avait porté à bout de bras un projet de relance de l’abbaye, en sérieuses difficultés financières. Et c’est ce qui, selon André Barbeau, aurait permis de sauver le domaine de 275 hectares et d’empêcher que ce patrimoine soit vendu à un particulier et probablement liquidé.

Cela aurait aussi permis de rembourser les lourdes dettes de la CAO et de la municipalité d’Oka, qui est garante d’une caution de plus de 2,5 millions de la CAO. « En gardant les terres, non seulement le gouvernement faisait un bon investissement, mais il s’assurait aussi de pouvoir ainsi gérer au long terme le développement durable de l’abbaye », souligne le cistercien. « Oui, c’est un cri d’alarme que je lance. Car si on défait ce décret et qu’on vend à un particulier, on risque de perdre tout ça, et ce serait très dommage ».

De nombreux efforts

Rencontres entre hauts fonctionnaires, sous-ministre, élus de la municipalité, administrateurs et campagne de soutien des « amis » de l’abbaye d’Oka, comme Hubert Reeves et Gilles Vigneault… Dans sa lettre, Dom Barbeau brosse le portrait de tous les efforts qui ont été faits pour continuer l’exploitation de l’abbaye et des terres, dans la continuité de sa vocation lorsqu’elle était propriété des moines. Ceux-ci l’ont vendue en 2007 et ont même consenti à un prêt sans intérêt de 1,5 million pour 5 ans — les intérêts courent depuis le 1er mai 2012, mais ils n’en perçoivent rien — pour donner le temps à la CAO, qui en devenait propriétaire, de trouver un projet qui allait convenir et respecter le caractère patrimonial des lieux. « On ne voulait pas exiger les intérêts sur notre prêt, car on voulait un beau projet de relance, quitte à ce que ça prenne 10-15 ans avant d’être remboursés. On a eu des offres de rachat. Mais on ne voulait rien signer à un particulier qui allait faire disparaître l’ensemble de l’oeuvre », a expliqué André Barbeau.

En tout respect, le moine se permet une pointe envers les différentes directions générales qui se sont succédé à la Corporation. « C’est clair que la gouvernance, depuis le départ, a été déficitaire », a-t-il admis. « Quand il y a eu la fameuse réunion le 17 janvier 2014, avec tous les gens concernés, ça a chauffé, il y a eu des moments difficiles, mais on est finalement arrivés à un consensus. Et je regrette de dire ça, mais les directeurs généraux n’ont jamais été à la hauteur. »

Un potentiel économique

Il insiste : l’abbaye d’Oka est un véritable patrimoine, qui va bien au-delà des frontières de la municipalité. C’est tout le Québec qui doit se sentir concerné par la mise en péril de ce joyau qui, croit-il, génère des retombées économiques à la grandeur de la province. « Le potentiel de cette terre est bien connu dans la région. Il y a un passé certes, mais il y a aussi un présent pour ce domaine de l’abbaye », écrit dom Barbeau. Notamment pour un vignoble. « Il suffirait d’un incubateur d’entreprises où de jeunes entrepreneurs, accompagnés de mentors, pourraient développer et commercialiser les produits de la vigne ».

Il déplore le manque de vision et de considération pour l’avenir du domaine. « Je comprends qu’on soit dans un mode d’austérité, mais l’austérité, ce n’est pas d’avoir une vision à court terme alors qu’il y a un véritable avenir économique dans ce patrimoine, et non pas seulement une valeur historique. C’est ça qui n’a pas été perçu », a-t-il dit. « Et qui peut empêcher que soit signé un autre décret qui permet de tout vendre à un particulier ? En dehors du premier ministre, je ne vois pas qui. »

André Barbeau en cinq dates

1950 : Naissance dans Notre-Dame-de-Grâce.

1976 : Entre au prieuré de Mistassini comme stagiaire.

1982 : Prononce ses voeux après des études en philosophie et en théologie.

1996 : Père abbé de l’abbaye Notre-Dame d’Aiguebelle, en Provence.

2008 : Succède à Yvon-Joseph Moreau à la tête de l’abbaye d’Oka.
11 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 15 décembre 2014 03 h 35

    Encore de la gestion économique à courte vue !

    Coiteux qui parle de gestion à long terme a les yeux rivés sur l'objectif à court terme du déficit zéro en bulldozant tout sur son passage.
    Coiteux veut atteindre le graal du déficit zéro, mais évite à tout prix de le faire au dépend de l'évasion fiscale des plus riches et du profit des banques.

  • Yves Côté - Abonné 15 décembre 2014 03 h 51

    Mon peuple ne sait pas mourir.

    Pour raser à tout jamais l'idée que les Québécois sont bel et bien chez eux au Québec, il faut anéantir définitivement ce qui peut leur laisser à prétendre à une légitimité historique.
    Tous les moyens et subterfuges sont bons pour y arriver.
    De jeter en pâture aux spéculateurs financiers privés un maximum de ce qui, jusqu'à maintenant, garde des traces de notre spécificité de peuple n'est qu'un volet de la stratégie globale canadienne d'effacement.
    Mais je crois que la coupe des Québécois est presque pleine et que même les plus naïfs et les plus indolents de nous sont en train de se poser, enfin, les vrais questions.
    A la plus grande déception de qui ne voit le Canada que par sa propre domination, non vraiment, mon peuple ne veut toujours pas apprendre à mourir.
    Tel celui des bélugas...
    Je me Souviens.
    Vive les Québécois qui se réveillent et se libèrent !

  • Pierre Labelle - Inscrit 15 décembre 2014 04 h 09

    Annonce stratégique....

    Cette annonce ressemble à une stratégie souvent utilisée par le PLQ, on annonce une décision ministérielle qui pourrait semé la contreverse, un appat en quelque sorte pour voir les réactions que ce dernier suscite et là on attend. Si comme on peut le prévoir cette annonce-ci suscite un large mouvement de réprobation, le grand et noble Phillippe viendra nous annoncer qu'il y a eu erreur et que Québec va comme prévue acheter ces terres, et là Couillard va se pavaner comme un Robin des Bois des temps moderne. C'est un sacré farceur ce Phillippe; et on a encore rien vu....

  • Claude FRÉGEAU - Inscrit 15 décembre 2014 09 h 16

    Faire table rase de notre passé historique et catholique

    Doit-on vraiment effectuer un suicide collectif et faire diaparaître nos racines par tous les moyens?
    Le Québec de demain ne sera-t-il qu'une machine à condos dont les terrains historiques auront été cédés pour des miettes aux meilleurs lobbyistes ?
    Jetons les oeillères et sauvons ce qui peut encore être sauvé, car demain sera inodore et insipide, sans visions aucune de l'avenir qui attend nos enfants.

    • Yves Côté - Abonné 15 décembre 2014 10 h 45

      Monsieur Frégeau, selon moi, ce que vous décrivez de manière si pertinente comme le possible Québec de demain, est bien la version canadienne idéale de celui-ci.
      Merci de votre clairvoyance.

  • Réal Nadeau - Inscrit 15 décembre 2014 10 h 12

    Apprentis sorciers !

    C'est ce que sont tous les libéraux de Couillard !

    Protégeons notre culture et notre patrimoine contre ces apprentis sorciers !

    Vive le Québec libre de ses choix et de son destin !