Le choc des cultures

Véronique Poulain a écrit Les mots qu’on ne me dit pas, l’autobiographie d’une enfant qui entend née de parents sourds.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Véronique Poulain a écrit Les mots qu’on ne me dit pas, l’autobiographie d’une enfant qui entend née de parents sourds.

De sa langue maternelle, la langue des signes utilisée par les sourds, elle a conservé le style cru et direct, une façon de dire les choses sans détour. Véronique Poulain, née de deux parents sourds-muets, adore parler. Elle aime aussi écrire. Elle présentait récemment son livre Les mots qu’on ne me dit pas, publié aux éditions Stock, au Salon du livre de Montréal.

Autobiographique, Les mots qu’on ne me dit pas raconte le choc entre deux cultures, celle des entendants et celle des sourds, entre les membres d’une même famille.

Deux langues, deux façons de vivre, qui se côtoient et se comprennent, à grands coups de signes.

La mère de Véronique Poulain est sourde de naissance. Son père est devenu sourd à la suite d’un accident survenu alors qu’il était bébé. Véronique elle-même parle et entend.

« Cabotage entre deux mondes, écrit-elle. Le mot. Le geste. »

Petite, elle devait tirer sur la jupe de sa mère pour qu’elle la regarde.

« Ils me touchent beaucoup, écrit-elle de cette enfance auprès de ses parents. Des bises et des câlins pour me dire : “je t’aime”. C’est pas si mal, mais j’aimerais qu’ils m’embrassent plus souvent. Surtout mon père. »

Ces parents, elle les a adorés et critiqués. Elle a un jour souhaité qu’ils soient entendants, puis a admiré leur résilience de sourds.

Des sourds, elle raconte la langue crue, branchée sur les mouvements du corps. Elle parle de sa mère qui parlait librement de sexualité.

Elle raconte aussi leur tapage, le bruit qu’ils font et qu’ils n’entendent pas.

Mais elle parle aussi de leur combat.

« Durant cent ans, la langue des sourds a été interdite en France », dit-elle en entrevue. Il arrivait même qu’on attache les mains des enfants sourds derrière leur dos pour éviter qu’ils ne s’en servent pour parler.

Toujours en France, c’est au tournant des années 1980 que le militantisme des sourds a pris son envol.

« Comment se fait-il qu’en France, au début des années 1980, les sourds n’aient accès à rien ? », demande-t-elle. Sous l’impulsion de trois Américains, une école et un théâtre pour sourds voient le jour. D’ouvriers, ses parents deviennent enseignants et participent à l’élaboration d’un dictionnaire.

« Il faut créer des signes. Le premier signe inventé sera “communication”. Le deuxième, “culture”», écrit-elle.

Car il y a toujours beaucoup d’illettrisme chez les sourds, et la pente à remonter est importante. La lecture demeure un apprentissage ardu pour les personnes sourdes. Si ses parents ont appris à lire et à écrire lorsqu’ils étaient jeunes, ils ont du mal à comprendre de nombreuses métaphores, ou ne saisissent pas les sous-entendus.

Véronique Poulain raconte d’ailleurs comment sa mère n’a eu l’information sur la prévention du sida que deux ans après le public des entendants.

Plusieurs sourds ont dit à Véronique Poulain que son livre leur avait permis de comprendre leur enfant entendant. Mais une partie des sourds lui a entre autres reproché d’avoir écrit, à la fin de l’ouvrage, qu’elle voit la « fin de la malédiction » dans le fait que ses deux enfants ne soient pas sourds.

Ses parents, dit-elle, font partie des gens « qui ne veulent pas que la culture sourde s’éteigne ». Son père a d’ailleurs déjà dit qu’il aurait préféré avoir un enfant sourd, pour pouvoir l’accompagner à chaque étape de son cheminement. Et Véronique Poulain dit le comprendre parfaitement.

À la fois tendre et taquine, critique et passionnée, Véronique Poulain ne ménage pas les personnes sourdes qui ont entouré son enfance. Elle raconte comment son cousin Alexis, fils de son oncle maternel Guy, sourd lui aussi, s’amusait à inventer des nouvelles lorsqu’il devait traduire les informations télévisées pour son père. En entrevue, Véronique Poulain dit que son oncle Guy se moquait aussi de ses enfants en les appelant en public très fort, de la voix souvent incompréhensible des sourds.

Depuis toujours, Véronique Poulain est amoureuse des mots sous toutes leurs formes : grammaire, psychanalyse, exégèse. C’est une façon pour elle de compenser le silence qui a entouré son enfance. Depuis qu’elle a quitté la maison de ses parents, elle ne fréquente plus la communauté sourde. Désormais, son monde est celui des entendants.