Les nuages s’accumulent

Martine Letarte Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme - Austérité

En ces temps d’austérité à Québec, on entend encore peu les groupes de défense de l’environnement, mais ils anticipent de nouvelles coupes dans leur budget, alors qu’ils disent souffrir déjà de sous-financement chronique. Ils préparent une mobilisation.

Le Réseau québécois des groupes écologistes (RQGE) a réduit les heures de travail de ses employés. Financé comme plusieurs autres groupes de défense de l’environnement par le gouvernement provincial via le Secrétariat à l’action communautaire autonome et aux initiatives sociales (SACAIS), le RQGE est en attente d’une portion de son financement habituel depuis le 31 mars 2014.

« Chaque groupe financé par le provincial reçoit un financement de base de 61 000 $ par année et un 10 000 $ de plus du ministère de l’Environnement », détaille Maude Prud’homme, présidente du RQGE.

Ce 10 000 $ se fait attendre. « Ça peut paraître petit comme somme, mais pour des groupes comme le nôtre, l’impact est majeur, affirme Mme Prud’homme. Nous avons déjà rationalisé toutes les autres dépenses, alors tout ce que nous pouvons faire, maintenant, c’est réduire les heures de travail. Cela affecte le suivi de certains dossiers, l’accompagnement de nos membres sur le terrain et notre capacité à jouer notre rôle de défense collective des droits environnementaux. »

Le groupe Eau Secours, un membre du RQGE, se trouve dans la même situation. « Ce groupe est une voix importante en matière de gestion de l’eau et pourrait intervenir davantage dans cet enjeu majeur avec plus de financement, affirme Maude Prud’homme. C’est certain qu’une grosse partie du travail dans les groupes écologistes est réalisée par des bénévoles, mais il faut au moins leur rembourser leurs dépenses. »

Avec la révision de tous les programmes du gouvernement provincial, d’autres coupes budgétaires sont craintes dans le milieu. « La situation actuelle nous place dans une grande précarité », affirme la présidente du RQGE.

Ressources au ministère

Le RQGE s’inquiète aussi de la situation au ministère de l’Environnement.

« Il est gravement sous-financé par rapport aux enjeux auxquels il doit faire face, affirme Maude Prud’homme. Le ministère a un manque criant de personnel, par exemple pour réaliser des inspections dans les dépotoirs. »

Elle s’inquiète aussi des nombreux projets en discussion pour le territoire québécois. « On parle de plusieurs projets liés aux hydrocarbures, note-t-elle. Il faudrait aller chercher davantage de compétences et d’experts dans le domaine environnemental, mais ce n’est pas du tout ce qu’on voit actuellement. Ce n’est pas anodin ; c’est un choix politique. Le gouvernement ne met pas l’environnement au coeur de ses priorités lorsque vient le temps d’investir. »

Précarité des groupes régionaux et locaux

La situation n’est pas plus rose pour les groupes environnementaux régionaux et locaux.

« Ils ne reçoivent aucun financement à la mission qui revient année après année et qui leur donnerait une certaine autonomie, explique Maude Prud’homme. Ils doivent trouver du financement par projet. Or, il y a une augmentation de dossiers à traiter sur le terrain et ils n’ont aucune ressource garantie pour réaliser ce travail de défense des droits environnementaux. »

Maude Prud’homme remarque que les groupes environnementaux sont sous-financés par rapport aux groupes communautaires d’autres secteurs, comme le logement et la santé.

« Il faudrait que les groupes écologistes atteignent le même niveau de financement que les groupes des autres secteurs et non pas qu’on coupe le financement de ces autres groupes, affirme-t-elle. Nous sommes d’ailleurs très solidaires aux coupes budgétaires dans les autres sphères parce que nous considérons que pour construire une société écologique juste et équitable, nous avons besoin de tous les secteurs sociaux. L’environnement n’est pas un milieu à part. S’il y a des coupes de budget en santé et en éducation par exemple, cela fait mal à la capacité d’agir des gens dans la société. »

Rôle social

Le RQGE est d’ailleurs très heureux de voir des enjeux environnementaux rallier le grand public et l’amener à se faire entendre dans la rue. On l’a vu notamment avec l’opposition populaire à l’exploitation du gaz de schiste.

« C’est l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) qui a sonné l’alarme et qui a permis par la suite au mouvement citoyen de déployer son indignation », explique Maude Prud’homme.

Toutefois, les luttes sont constamment à refaire.

« Par exemple, l’exploitation des gaz de schiste a été bloquée, mais on craint maintenant un retour de la volonté du gouvernement d’aller de l’avant, indique la présidente du RQGE, un regroupement fondé en 1983. Le gouvernement libéral n’a jamais caché sa posture favorable aux hydrocarbures. Ce n’est pas une surprise. Nous avons une responsabilité envers les générations montantes. Les comités de citoyens sont vigilants sur le terrain. »

Elle remarque aussi que plusieurs autres enjeux importants devraient en ce moment être portés aux oreilles du grand public.

« Par exemple, celui du transport du pétrole par train, dit-elle. Malgré la tragédie de Mégantic, il s’intensifie, et un port pétrolier devrait être construit à Belledune, au Nouveau-Brunswick. Des wagons remplis de pétrole des sables bitumineux traverseraient tout le Québec jusqu’à la Baie-des-Chaleurs, où le pétrole serait envoyé par bateau. Les groupes environnementaux ont un rôle démocratique important à jouer dans la société en amenant sur la place publique des dossiers qui concernent l’ensemble des citoyens. C’est inquiétant parce qu’avec le financement actuel, les groupes de défense de droits environnementaux arrivent de moins en moins à jouer leur rôle. »

Pourtant, au Québec, la Charte des droits et libertés de la personne indique, à l’article 46.1, que « toute personne a droit, dans la mesure et suivant les normes prévues par la loi, de vivre dans un environnement sain et respectueux de la biodiversité ».

Maude Prud’homme ne sent pas que le gouvernement donne les moyens nécessaires à la population pour qu’elle puisse jouir de ce droit.

« Nous nous croisons les doigts, dit-elle, pour que les discussions reprennent avec le gouvernement sur la question du financement des groupes écologistes. »

 

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