L’ampleur du déficit contestée

Claude Lafleur Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme - Austérité

« La dernière chose qu’il faut faire en ce moment, c’est bien de croire au discours catastrophique et aux chiffres qu’on entend ! », déclare Simon Tremblay-Pépin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

« Prenez le cas du fameux 3,2 milliards de dollars de déficit budgétaire qu’on nous ressert constamment pour nous dire qu’on devra le combler en sabrant dans les services publics, poursuit-il. D’où vient ce chiffre ? Du rapport Godbout-Montmarquette déposé à l‘arrivée au pouvoir du gouvernement Couillard. »

Or, explique le chercheur, ces 3,2 milliards de dollars provenaient de l’addition de tous les crédits demandés par tous les ministères au Conseil du trésor. Pourtant, le gouvernement de Mme Marois avait déjà retranché 1,8 milliard de dollars. « C’est dire que le déficit de 3,2 milliards de dollars n’existe pas ! », tranche M. Tremblay-Pépin.

Selon ce chercheur en science politique, on assiste à une stratégie qui vise essentiellement à privatiser l’État. « Nous savons que le gouvernement Couillard veut revoir le fonctionnement de l’État, rappelle-t-il. Martin Coiteux [président du Conseil du trésor et ministre responsable de la Révision permanente des programmes] ne s’en cache d’ailleurs pas : il veut transformer l’État en intégrant le plus possible la logique du marché au sein de l’appareil public. »

Simon Tremblay-Pépin déplore le fait que le gouvernement Couillard soit si absorbé par cette vision de l’État — qui devrait ressembler le plus possible à une entreprise privée —, « que c’est une idéologie qu’il applique d’une façon quasi dogmatique. »

Stratégie électorale

Comme chercheur à l’IRIS, Simon Tremblay-Pépin s’intéresse aux systèmes politiques, aux finances publiques et aux perspectives de démocratisation économique. Il scrute des sujets aussi variés que les transferts fédéraux et le mal-financement universitaire, la réglementation du prix du livre, la privatisation de Postes Canada, l’endettement des étudiants, la reprise financiarisée au Canada et au Québec, les façons de financer les services publics, etc.

Le discours catastrophique et l’urgence d’atteindre le déficit zéro à tout prix seraient même, selon lui, une stratégie de longue haleine en vue des élections prévues dans quatre ans. « Nous sommes en début de mandat et, c’est normal, le gouvernement a tout avantage à créer une situation prétendument catastrophique pour finalement montrer, quatre ans plus tard, qu’il a merveilleusement bien redressé la situation », explique-t-il.

Entre-temps, on nous dira qu’on va devoir couper un peu partout, que tout est sur la table et qu’on devra faire de gros sacrifices. Mais lorsque le gouvernement proposera des sacrifices moins ardus que ce qu’on avait cru comprendre, tout le monde sera soulagé ! Certains diront même que, tout compte fait, on a affaire à un gouvernement compétent qui aura procédé aux coupes nécessaires.

« Bref, ici, il n’est absolument pas question de politique publique, mais bien de stratégie et de relations publiques dans des buts qui n’ont rien à voir avec l’austérité », tranche le chercheur en science politique.

Prisonnier d’une logique vicieuse


Les crises fiscales qu’a connues le Québec ont toujours été précédées par des diminutions d’impôt, rapporte Simon Tremblay-Pépin. « On procède exactement comme le fait actuellement le gouvernement fédéral, dit-il. On atteint d’abord l’équilibre budgétaire puis, à l’approche d’une échéance électorale, on diminue l’impôt pour plaire à une certaine fraction de l’électorat… Toutefois, on se trouve éventuellement dans une situation où on n’a plus assez de revenus. On règle alors la “crise financière” à coup de mesures d’austérité et en diminuant les services. Et la fois suivante, on abaisse les impôts ! »

« Pour régler une fois pour toutes la situation, la première chose à faire, c’est de sortir de cette logique, indique le chercheur de l’IRIS, en maintenant toujours les revenus dont dispose l’État à des niveaux acceptables. »

Il précise également que l’actuelle détérioration des finances publiques vient des « nombreux cadeaux » que nos gouvernements ont octroyés aux entreprises.

Il cite ainsi l’élimination de la taxe sur le capital, accordée entre 2007 et 2011, qui nous fait perdre presque deux milliards de dollars de revenus par année — « une somme qui, justement, comblerait notre déficit », dit-il. Qui plus est, en même temps, le gouvernement fédéral a abaissé le taux d‘impôt sur le revenu des sociétés de 25 à 15 %.

Pourquoi de tels « cadeaux » ? « On prévoyait diminuer le fardeau fiscal des entreprises en pensant qu’elles allaient augmenter leurs investissements pour se développer et créer de l’emploi », rappelle M. Tremblay-Pépin. Or, dans les faits, les entreprises ont mis de côté des liquidités qui, dans le cas du Canada, correspondent à 630 milliards de dollars. « C’est plus que la dette totale du gouvernement fédéral ! », fait-il remarquer.

« Pour financer nos programmes sociaux, il faudra commencer par cesser de défiscaliser, lance-t-il, c’est-à-dire arrêter de réduire les revenus de l’État. »

Les plus taxés en Amérique du Nord ?

N’en reste pas moins qu’au Québec, nous sommes les plus taxés en Amérique du Nord. « C’est faux ! » tranche le spécialiste de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques.

« Nous avons mené une étude à ce sujet, dit-il, et, dans les faits, si on regarde la majorité des contribuables québécois, nous sommes souvent moins taxés que nos voisins canadiens et américains. »

Comment cela se peut-il ? Grâce aux multiples crédits d’impôt, une vaste gamme de contribuables, notamment les familles, se retrouve dans une situation avantageuse. « Cela ne veut pas dire que certains types de ménage — par exemple les personnes vivant seules et ayant de très hauts revenus — ne sont pas les plus taxés. Mais lorsqu’on parle de familles ayant des enfants, de couples ou de personnes âgées, notre situation est avantageuse. »

Cette étude, qui est disponible sur le site de l’IRIS, « a beaucoup choqué certains lorsqu’on l’a publiée, rapporte en riant Simon Tremblay-Pépin. Et pourtant, c’est bien la réalité ».

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