La classe moyenne risque d’écoper

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
« À vouloir toucher à tout en même temps, le gouvernement laisse s’installer un potentiel de révolte », répond Louis Favreau.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir « À vouloir toucher à tout en même temps, le gouvernement laisse s’installer un potentiel de révolte », répond Louis Favreau.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme - Austérité

Le probable passage à une tarification des services de garde selon les revenus des familles remet en cause le principe d’universalité entré en vigueur dans ce secteur de la petite enfance à la toute fin du XXe siècle. À l’époque, il s’agissait d’une pierre de plus ajoutée à un édifice que la société québécoise s’évertuait à bâtir depuis plusieurs décennies : celui d’un État social, garant de la sécurité financière des ménages. État social que le gouvernement libéral de Philippe Couillard, sous prétexte que les caisses sont vides, s’apprête à mettre à mal.

« Quand on abandonne le principe d’universalité, la logique de la consommation prend le pas sur celle de la solidarité, affirme Robert Laplante, directeur général de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC). C’est un choix de société. Est-ce que j’estime que je ne dois pas payer pour la garde des enfants des autres, parce que je n’ai pas besoin de ce service ? Ou est-ce que je considère que, parce que d’autres en ont besoin, ce service, s’il est public, aura un effet bénéfique pour la communauté et qu’il est normal que je contribue à l’organisation du bien commun ? Aujourd’hui, nous nous en allons manifestement vers le principe de l’utilisateur-payeur, qui partout où il est privilégié fabrique des inégalités et augmente les écarts de richesse. »

Car le débat qui traverse la société québécoise depuis que Le Devoir a révélé l’intention du gouvernement de moduler les frais de garde des tout petits en fonction des revenus de leurs parents n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le régime des retraites, l’assurance chômage, l’école, la santé, la jeunesse, les aînés, les services sociaux… Les coupes budgétaires que le gouvernement s’apprête à annoncer aboutiront à un système à deux vitesses dans la plupart des sphères jusque-là régies par le public, accroc certain au principe d’universalité.

Si le gouvernement va de l’avant, les classes moyennes seront attaquées dans leur situation sociale, prévient Louis Favreau, titulaire de la Chaire de recherche en développement des collectivités à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Plus précisément, les ménages ayant un revenu se situant autour de 75 000 $, soit de nombreuses familles québécoises.

« Les parents devront cotiser plus pour leur régime de retraite, démontre-t-il. Pour leur enfant qui fréquente un centre de la petite enfance (CPE), ils paieront plus cher. Ceux qui vont à l’école ont déjà des frais supplémentaires pour des services qui jusque-là étaient pris en charge par les commissions scolaires, lesquelles ne sont plus en mesure de les proposer. Au secondaire, il y a des dépenses annexes, parce que les nouvelles technologies créent des besoins. Bref, ce cumul de frais nouveaux finit par prendre à la gorge. »

Les deux chercheurs s’entendent pour dire que personne ne nie la crise financière et les conséquences sur les finances publiques. C’est sur le choix que privilégie le gouvernement pour rééquilibrer le budget qu’ils formulent leurs critiques. Des choix idéologiques, selon eux, fondés sur une approche purement néolibérale.

M. Laplante met notamment de l’avant que si le Québec est déficitaire depuis plusieurs années maintenant, le problème ne vient pas des dépenses, qui certes ont augmenté, mais ne sont pas pour autant hors de contrôle. Le problème vient plutôt de l’effondrement des revenus.

« Or cet effondrement est lié à deux facteurs qui ont complètement déstabilisé nos finances, explique le directeur général de l’IREC. D’un côté, la réduction des transferts aux provinces, par décision unilatérale du fédéral. Sujet que le gouvernement ne veut pas aborder. De l’autre, la diminution des revenus par l’impôt, choix délibéré aussi bien à Ottawa qu’à Québec, afin de réduire la taille et la fonction de l’État. Le fardeau de l’impôt est inférieur aujourd’hui à ce qu’il était en l’an 2000. Alors, oui, le gouvernement n’est plus capable de payer les services. Mais ce qu’il oublie de dire, c’est qu’il a créé cette situation de manière volontaire. »

Chose dont il a d’ailleurs soigneusement évité de parler durant la campagne électorale, ajoute M. Favreau, qui accuse M. Couillard et ses ministres, plus que de détournement de mandat, de détournement de projet.

« Ce que les libéraux s’apprêtent à mettre en place, c’est un projet de société complètement différent de celui que le Québec a construit depuis trente à quarante ans. Sous-traitance annoncée dans le secteur communautaire, dans le réseau des carrefours jeunesse-emploi notamment, quasi-disparition des conférences régionales des élus, remise en cause des régimes de retraite des travailleurs municipaux, coupes dans les commissions scolaires, coupes dans les cégeps et les universités, coupes dans les municipalités. Bref, toute une rafale de décisions qui déconstruisent l’État social, basé sur le principe d’universalité et sur la solidarité. »

La solidarité tout au long du parcours de vie, depuis la garderie jusqu’à la retraite en passant par l’école, l’université, la santé, le chômage. L’État comme assureur, et qui assume le droit de l’ensemble de la population à faire face à un certain nombre de risques.

« Ce qui est d’autant plus invraisemblable pour un parti qui aime se présenter comme le chantre de l’économie, c’est que les études sur les infrastructures publiques démontrent que la création par les services publics de monopoles naturels demeure la meilleure façon d’avoir les meilleurs coûts et la meilleure performance, assure Robert Laplante. Concernant les services de garde en particulier, il a été maintes fois démontré que la création des CPE a augmenté le taux de participation des femmes au marché du travail, générant de ce fait des revenus pour le Québec. »

Reste à savoir si la population permettra au gouvernement d’effacer près d’un demi-siècle de luttes en quelques mois…

« À vouloir toucher à tout en même temps, le gouvernement laisse s’installer un potentiel de révolte, répond Louis Favreau. On le sent déjà au niveau des directions des organisations, mais ça prendra encore quelque temps avant que ça ne descende dans la population. Peut-être d’ici douze à dix-huit mois, lorsque les premiers effets vont se faire sentir au niveau du portefeuille. À court terme, il est probable que le gouvernement parvienne à ses fins. Mais il n’est jamais trop tard pour le changement… et d’ici trois ans, il y aura de nouvelles élections. »

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