Les centrales syndicales exigent un débat de fond sur la lutte au déficit

Pierre Vallée Collaboration spéciale
Les principales centrales syndicales, la société civile, les étudiants et les groupes communautaires dénonceront les mesures d’austérité du gouvernement Couillard lors de la marche nationale du 29 novembre prochain.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les principales centrales syndicales, la société civile, les étudiants et les groupes communautaires dénonceront les mesures d’austérité du gouvernement Couillard lors de la marche nationale du 29 novembre prochain.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme - Austérité

Les quatre principales centrales syndicales se joindront à la société civile, aux étudiants et aux groupes communautaires pour dénoncer les mesures d’austérité du gouvernement Couillard lors de la marche nationale du 29 novembre prochain. Entrevues avec une présidente et trois présidents.

Centrale des syndicats du Québec (CSQ)

« Malgré ce que prétend le gouvernement Couillard, nous ne sommes plus dans la rigueur budgétaire, mais nous sommes bien dans une période d’austérité, déclare Louise Chabot, présidente de la CSQ. À preuve, nous vivons une réduction massive des dépenses combinée à un gel des effectifs en santé et en éducation et un gel de l’embauche dans la fonction publique. Cette austérité touche déjà directement les services à la population, c’est particulièrement vrai en éducation. »

Une austérité qu’elle juge suspecte car elle estime qu’elle découle surtout d’une position idéologique. « J’en suis convaincue. Cette austérité ne s’arrêtera pas lorsque l’équilibre budgétaire sera atteint. Le gouvernement a déjà indiqué que les surplus à venir seront consacrés à la dette et à la baisse d’impôts. Il refuse même d’occuper les champs fiscaux libérés par le gouvernement fédéral. Il est clair que son intention est de réduire la taille de l’État. Et si l’on réduit la taille de l’État, l’on réduit aussi les missions de l’État et son indépendance, car l’on sera obligé de faire appel de plus en plus au privé. »

Pourtant, des mesures pour corriger la situation précaire des finances publiques existent, croit-elle. « Mais ce gouvernement n’a pas le courage d’envisager ces solutions. L’on pourrait, par exemple, rajouter un palier d’imposition, hausser la taxe sur le capital, imposer davantage les véhicules pollueurs, pour ne nommer que ceux-là. Mais ce gouvernement s’entête à voir la situation financière de l’État uniquement au travers de la lunette des dépenses. Par ailleurs, existe-t-il un plan de relance économique ? »

Et à ceux qui reprochent aux syndicats de ne pas collaborer à l’atteinte de l’équilibre budgétaire, Louise Chabot y va de cette réponse : « Comment voulez-vous collaborer quand la seule question qu’on vous pose est “Quel bras voulez-vous qu’on vous coupe ?” Le gouvernement ne nous demande pas comment l’on pourrait contribuer à améliorer les services publics afin de les rendre plus efficaces et moins coûteux. »

Centrale des syndicats démocratiques (CSD)

L’inquiétude est le mot qui vient à l’esprit de François Vaudreuil, président de la CSD, lorsqu’on évoque la politique d’austérité du gouvernement Couillard. « Il y a beaucoup d’insécurité à ce sujet. Il est très difficile présentement de bien évaluer quelles sont les intentions du gouvernement et jusqu’où il veut aller puisque tout ce qu’il a présenté à ce jour, c’est une série de ballons d’essai. Il semble que ce gouvernement ne tient pas à engager un véritable dialogue avec la société civile. C’est inquiétant. »

Il comprend mal l’urgence d’agir évoquée par le gouvernement. « Nous sommes conscients que la situation financière du Québec est préoccupante, mais elle n’est quand même pas alarmante. On pourrait retarder d’un an ou deux l’atteinte de l’équilibre budgétaire sans que cela soit catastrophique. On aurait alors le temps d’engager un débat de fond. »

Il craint que les intentions du présent gouvernement et les mesures d’austérité qu’il veut appliquer viennent non seulement bousculer la société québécoise, mais aussi remettre en question ses fondements mêmes. « Les Québécois tiennent beaucoup à la société qu’ils ont bâtie et qui repose sur la cohésion sociale. Nous acceptons de payer plus d’impôts, mais en contrepartie, nous avons des programmes sociaux plus généreux. Il y a dans ces programmes sociaux une mutualisation des risques de la vie qui favorise l’égalité des chances. Il ne faut surtout pas diminuer cette mutualisation puisque cela ne ferait qu’accroître les inégalités sociales. »

François Vaudreuil réfute l’idée que les syndicats protestent aujourd’hui dans l’unique but de préserver les avantages accordés à leurs membres. « À la CSD, près de 95 % de nos membres proviennent du secteur privé, alors on ne peut pas leur prêter un mobile corporatif. Si l’on se joint à la marche du 29 novembre, c’est que nous sommes vraiment inquiets pour la suite des choses. »

Confédération des syndicats nationaux (CSN)

La marche nationale du 29 novembre apparaît aux yeux de Jacques Létourneau, président de la CSN, comme l’aboutissement d’une série de manifestations qui se sont déroulées cet automne au Québec. « Il y a eu la manifestation, fin septembre, pour la libre négociation, qui a rassemblé 50 000 personnes, puis celle organisée par la Coalition main rouge, ensuite celle des services de garde. Ce qui distingue celle du 29 novembre, c’est qu’elle sera encore plus rassembleuse et ratissera encore plus large puisque même des employeurs publics et parapublics, comme les commissions scolaires, seront de la partie. »

C’est une occasion de réagir à ce qu’il perçoit comme une fin de non-recevoir de la part du gouvernement Couillard. « Cette manifestation vise directement le gouvernement, à qui l’on dit de ralentir les compressions, de revoir ses intentions et surtout de consulter la société civile avant d’agir. La manifestation sert aussi de levier de sensibilisation afin de faire comprendre à l’ensemble des Québécois ce qui leur pend au bout du nez. »

Et ce qui leur pend au bout du nez, c’est l’austérité, une politique mal avisée, selon lui. « Le discours d’austérité du gouvernement Couillard est présentement à contre-courant. On a vu ce que les mesures d’austérité ont provoqué en Europe, et même des organismes internationaux comme le FMI ont été obligés de faire leur mea-culpa. L’économie québécoise est toujours poussive, et l’on prévoit un taux de croissance du PIB d’environ 1 % seulement. Ce n’est donc pas le moment de faire des compressions massives car elles ne feront que contribuer à ralentir l’économie. Il faut attendre qu’il y ait une véritable reprise économique avant de s’attaquer à l’assainissement des finances publiques — un objectif, par ailleurs, avec lequel nous sommes d’accord. »

Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ)

Daniel Boyer, président de la FTQ, en a marre du présent discours du gouvernement Couillard. « On dirait que ce gouvernement a une seule et unique ligne de pensée. Et elle se résume à couper. Le gouvernement a installé un tel climat d’austérité qu’à l’entendre, on croirait que le Québec n’a plus les moyens de faire quoi que ce soit. Sauf de couper. Mais ça fait déjà sept ans que l’on coupe dans les services publics, et maintenant, même la santé et l’éducation vont y goûter. Pourtant, nos programmes sociaux sont les fleurons de la société québécoise. Ce qu’il faut faire, c’est les maintenir et surtout les améliorer, pas les réduire. »

Il dénonce aussi l’attitude du gouvernement, qui semble vouloir faire cavalier seul à tout prix. « Malgré l’opposition qu’ont suscitée les projets de loi 3 et 10, le gouvernement ne semble pas s’en préoccuper. Il gouverne seul comme un maître. Mais la démocratie, ça ne s’exerce pas seulement le jour des élections, ça doit s’exprimer à longueur d’année. Par exemple, le gouvernement envisage d’abolir les CLD. Pourquoi ? Au contraire, nous avons besoin de cette gestion participative locale et régionale. Il faut que le gouvernement comprenne qu’il est important d’impliquer les citoyens dans les décisions à prendre. C’est ainsi que fonctionne une véritable démocratie. Si ce gouvernement tient à réformer le système de santé, il n’a qu’à asseoir tous les acteurs à la même table et en discuter. Il ne peut pas le réformer en imposant son seul point de vue. »

Et que répond-il à ceux qui accusent les syndicats de faire de la politique ? « Dès que je me lève le matin, je sais que, en tant que syndicaliste, je fais de l’action politique. Le rôle d’un syndicat est non seulement de défendre les intérêts de ses membres, mais aussi de défendre les intérêts de l’ensemble de la population. Et en ce sens, le rôle d’un syndicat est de chercher à influencer les décideurs. Je n’ai aucune gêne à l’avouer. »