La thanatologie dans les limbes

Des rites funéraires de plus en plus éclatés posent des questions éthiques. Ci-dessus, le cadavre du boxeur Christopher Rivera a été exposé debout dans un ring, à Porto Rico.
Photo: Ricardo Arduengo Associated Press Des rites funéraires de plus en plus éclatés posent des questions éthiques. Ci-dessus, le cadavre du boxeur Christopher Rivera a été exposé debout dans un ring, à Porto Rico.

Les restes de dizaines de personnes accumulent la poussière depuis des années dans le bureau de Valérie Garneau, abandonnés par des proches se moquant carrément de ce qu’il en advient.

« Vous seriez découragé si je vous montrais ma voûte, lance la directrice d’une maison funéraire de Saint-Romuald et présidente de la Corporation des thanatologues du Québec. Je ne peux pas les enterrer ni m’en défaire. On espère que les gens vont retourner nos appels. » En 2013 à Beauport, c’est plutôt le propriétaire d’un columbarium qui laissait en jachère plus d’une centaine d’urnes en fermant boutique. Il se relançait dans les affaires quelques mois plus tard, en toute légalité.

Des histoires comme ça, la Corporation des thanatologues en voit de plus en plus. L’industrie a rapidement évolué au cours des dernières années. Les désirs des proches également. Mais la Loi sur les activités funéraire, qui régit ce secteur d’activité, n’a pas changé ou si peu depuis les années 1970 et certains de ses passages remontent au XIXe siècle, à une époque où tout le Québec ou presque se faisait exposer trois jours chez le croque-mort local avant de prendre le chemin de l’église puis du cimetière. L’incinération était alors un phénomène exceptionnel. Plus de 70 % des Québécois optent aujourd’hui pour cette avenue. Le cimetière est de moins en moins populaire.

« On s’approche dangereusement d’un Far West funéraire», prévient Mme Garneau, qui s’exprime au nom de quelque 500 professionnels du domaine funéraire.  

« Il y a de plus en plus de risques d’erreurs dramatiques et de fautes graves dans le domaine funéraire, assure Mme Garneau dans une lettre acheminée au ministre de la Santé, Gaétan Barrette, dont Le Devoir a obtenu copie. Nous recevons un nombre croissant de requêtes particulières, et les règlements en place sont de moins en moins utiles. Nous avons besoin de votre aide, avant que des funérailles ne deviennent un banc d’essai pour tester les limites de la décence humaine. »

Égoportraits de la mort

Aux États-Unis, le phénomène des « funeral selfies » (égoportraits funéraires), dans lesquels adolescents et jeunes adultes posent aux côtés du cercueil ouvert de leur grand-mère ou grand-père a déjà fait le tour du Web. De plus en plus, des sites Internet proposent des funérailles au rabais sans liens réels avec des professionnels de l’industrie.

La Nouvelle-Orléans et Porto Rico « innovent » et poussent la note encore plus loin, en mettant carrément en scène les défunts.

Le cadavre du boxeur Christopher Rivera a été exposé debout dans un ring. Miriam Burbank, elle, aimait bien la fête. C’est à table, bière, whiskey et cigarettes au menthol à portée de la main, le visage parfaitement maquillé et les ongles peints à l’effigie des Saints de La Nouvelle-Orléans, que la quinquagénaire a été exposée.

« Quel genre de demande farfelue va-t-il [falloir] pour qu’on change la loi ? », s’interroge Mme Garneau.

La Corporation des thanatologues demande à ce que la loi soit modernisée, afin de répondre davantage au contexte actuel, aux nouveaux besoins et aux nouvelles pratiques. La protection de la santé publique, le respect de la dignité des personnes décédées, l’encadrement des services funéraires et des professionnels de l’industrie doivent être au coeur de la refonte de cette loi, estime l’organisme. Dans la plupart des autres provinces, les gouvernements disposent en outre de moyens beaucoup plus costauds pour empêcher des thanatologues ayant commis des fautes graves de réintégrer l’industrie.

Les libéraux de Jean Charest avaient déposé il y a deux ans un projet de loi qui répondait à plusieurs revendications de la Corporation, mais celui-ci est mort au feuilleton avec le déclenchement des élections. Il est maintenant temps de relancer les démarches législatives, selon Mme Garneau.


 
2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 17 novembre 2014 08 h 40

    Les conséquences

    Notre système d'éducation montre aux enfants que tout se vaut.
    Voilà le résultat.

  • Yvon Bureau - Abonné 17 novembre 2014 15 h 33

    Le temps est venu

    de monter au Sommet et de noblement parler de tout cela, de l'après mort.
    Noblement et honnêtement, loin du mercantile.

    Oser préparer une fin de vie, un après-mort, nous fera mieux vivre.