Hymne aux féministes

L’historienne féministe Florence Montreynaud
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’historienne féministe Florence Montreynaud
Chaque matin, elle se lève pour changer ce monde machiste. L’écrivaine Florence Montreynaud vient ajouter sa parole enjouée et humaniste au concert de ses consoeurs féministes québécoises à l’occasion du lancement de son dernier livre. Le Devoir l’a rencontrée en pleine tourmente engendrée par le mouvement #AgressionNonDenoncee.
 

Quand on aborde avec cette femme de 66 ans la vague de dénonciations qui a débuté il y a trois semaines au Canada, elle fait tout de suite des rapprochements avec le Tumblr « Je connais un violeur », qui a débuté en France en août 2013, et qui fonctionne selon les mêmes principes. Pour elle, ce mouvement illustre un des progrès apportés par le féminisme, celui d’apprendre à s’exprimer, à dénoncer et à dire non. À ceux qui parleraient de la guerre des femmes, elle insiste pour dire que ce sont les machistes « qui ont déclenché cette guerre et que les femmes ne font que se défendre ! ».

Lors de son passage en 2002, Florence Montreynaud soutenait dans nos pages que le Québec était ce qu’il y a de plus proche du paradis féministe. Le pense-t-elle toujours ? « Oui, je reprends et j’ajoute la Suède. Mais je précise qu’il s’agit de plus proches paradis… Pour une Française ! Car le féminisme n’est jamais puissant nulle part, il ne faut pas se leurrer. » Si la vitalité des féministes et des débats d’ici la réjouissent, elle reconnaît tout de même que la réaction l’est tout autant. « C’est typique au Québec. À la fois le féminisme et l’antiféminisme sont plus forts », dit-elle.

« De toute part et depuis des centaines d’années, des hommes s’attaquent aux femmes qui pensent. Et maintenant, nous devons utiliser notre intelligence à développer des stratégies pour travailler cette haine », raconte celle qui organisera tous les 6 décembre, « jusqu’à [s]a mort », une vigile pour commémorer l’attentat antiféministe de la Polytechnique à Montréal.

Quand on lui dit que certains avancent que nous vivons ici dans une société matriarcale, elle sursaute. « Mais qui est-ce qui leur a mis ça dans la tête ? La première fois que j’ai entendu ça, c’était un économiste québécois à Paris, qui a glissé cela au cours de sa conférence. Mais c’est un terme d’anthropologie ! Il n’a aucune compétence pour dire ça, c’est juste un ressenti ! Alors, je lui ai demandé : “pouvez-vous me donner des exemples ? Le salaire des femmes est-il supérieur à celui des hommes ? Combien de femmes sont au pouvoir ?” Il ne pouvait pas me répondre… et donc là, ça parle beaucoup cette usurpation de compétence. »

Pour l’histoire

Parlant de compétences, cette chevalière de la Légion d’honneur (2012), qui a écrit seize livres, traduits en six langues, les utilise ardemment pour défendre une lutte qu’elle considère comme plus actuelle que jamais. En mars 1999, elle lance le manifeste des Chiennes de garde qui stipule qu’« adresser une injure sexiste à une femme publique, c’est insulter toutes les femmes ». Toute l’énergie qu’elle a mise dans la défense de ce nom ! En lançant son dernier livre, elle sent encore le besoin de remettre les pendules à l’heure dans une vidéo : « L’énergie que nous dépensons pour le justifier, alors que toutes les violences envers les femmes que nous dénonçons ne choquent personne… » Et elle n’a pas abdiqué en fondant deux autres mouvements mixtes et internationaux, « La Meute contre la publicité sexiste » et le réseau « Encore féministes ! ».

« Globalement, la meilleure stratégie est de tenir le temps qu’assez de filles arrivent aux études et dans les métiers, sinon, l’histoire est comme un accordéon. Chaque fois qu’on croit avancer, on peut reculer », rappelle l’auteure de l’encyclopédie Le XXe siècle des femmes. « Dans pratiquement aucun pays, personne dans la rue ne peut nommer de féministe qui a fait l’histoire », déplore-t-elle. D’ailleurs, certaines personnes sont actuellement en alerte contre des communes françaises ayant voté pour le Front national (extrême droite) qui auraient débaptisé des rues portant des noms de femmes.

« Nous devons donc construire notre propre histoire avec nos propres rendez-vous ! », affirme Mme Montreynaud, avec ce large sourire qu’elle gardera tout au long de l’entrevue. De même que pour l’esclavage, elle espère qu’un sentiment de honte pourra envahir ceux qui nient les violences passées et présentes. « J’espérerais qu’ils puissent dire : un homme a voulu empêcher que des femmes étudient, que des femmes se promènent dans la rue, exercent tel métier, etc. »

Zéromacho

Et dans cette optique, Florence Montreynaud invite les hommes à participer à certains aspects de la lutte féministe. Depuis 2011, elle a fondé le réseau Zéromacho, et elle s’est mise à récolter la parole inédite des hommes de 18 pays qui refusent la prostitution. Pendant 20 ans, elle a réfléchi à ce sujet en écoutant plutôt les prostituteurs… puis en a eu assez. « Ces hommes-là [qui dénoncent] sont nos alliés… mais ils sont trop timides, n’osent pas en parler. Pour eux, il s’agit d’une évidence alors ils demeurent silencieux. » Elle était agréablement surprise de suivre les débats canadiens sur la loi C-36, qui a pour principal objectif de rendre la prostitution illégale et illégitime en visant le client.

« De la Suède à la Turquie, ces hommes ont les mêmes mots : nous avons tous besoin d’amour, et la prostitution, c’est le contraire. Quand ils parlent de ça, ils ont des mots émouvants sur le désir des femmes », dit la militante. Le dernier rencontré était un jeune Québécois dans l’avion, lundi dernier, qui lui a dit que ça n’avait aucune valeur si ça pouvait être acheté. En passant du temps avec ces hommes qu’elle a interrogés partout dans le monde, elle dit avoir « vu comment ce sont des hommes qui inventent une vie quotidienne proféministe ».

Quand on aborde les discussions sur le consentement qui ont lieu depuis quelques années dans certains établissements, elle se cabre un peu. « Le mot consentement a beaucoup été étudié en philosophie. Pour moi, ça ne va pas assez loin. Quand on me parle d’adultes consentants, je parle plutôt d’adultes désirants. »

Et sur les attaques dont sont victimes les féministes un peu partout dans le monde, elle réplique que ce sont des défis lancés à l’intelligence. « Ce dont ils nous accusent, ils ne peuvent jamais le prouver. Nous, on parle de dignité humaine, d’humanité qui doit s’améliorer », souligne celle pour qui le féminisme est toujours porteur d’avenir. « On s’est privés pendant longtemps d’une moitié de l’humanité. Grâce à cela, certains disent qu’on a avancé pas mal, mais ça a engendré énormément de dégâts aussi. Et est-ce que ce ne serait pas mieux, maintenant, si on s’y mettait toutes et tous, pour sauver cette planète ? »


Florence Montreynaud sera au Salon du livre de Montréal et présente une conférence lundi le 24 novembre à l’Université Laval, au pavillon DeKoninck, à 19 h 30.

Florence Montreynaud en cinq dates

1989 : Parution de l’encyclopédie Le XXe siècle des femmes (Nathan, quatre rééditions augmentées), préface d’Élisabeth Badinter.

1999 : Lancement du manifeste du mouvement des Chiennes de garde.

2000-2001 : Lancement de « La Meute contre la publicité sexiste » et du réseau mixte « Encore féministes ! ».

2011 : Cofondation du réseau Zéromacho des hommes contre la prostitution.

2012 : Nommée chevalière de la Légion d’honneur.
13 commentaires
  • Dominique Durand - Inscrite 17 novembre 2014 01 h 57

    L'épuisement des femmes

    Une femme qui tient sa maison, élève ses enfants et doit en plus travailler huit heures par jour pour un salaire, souffre d'épuisement. Elle est rarement capable, le soir venu, de répondre positivement aux besoins physiques de son mari.

    Beaucoup de clients de prostituées sont des hommes mariés qui effectivement, ont «besoin d'amour» mais ne veulent pas prendre une maîtresse pour ne pas briser leur union.

    Malheureusement, l'épouse écrasée par sa triple tâche (enfants, foyer, métier) est incapable de maintenir une vie sexuelle adéquate dans son couple par manque d'énergie.

    Nous féministes devons être logiques: ou bien nous abandonnons le marché du travail pour pouvoir conserver un minimum d'énergie pour la sexualité, ou bien nous continuons à travailler comme des bêtes de somme et par le fait même, nous jetons nos hommes dans les bras des prostituées.

    • Anne Blanchard - Inscrite 17 novembre 2014 08 h 18

      Sur quelle planète vivez-vous? Le marché de l'emploi n'a rien à voir avec ce devoir que vous octroyez aux femmes de répondre au besoin d'amour des hommes, qui soit-dit en passant n'est pas la responsabilité des femmes!

    • Lise Bélanger - Abonnée 17 novembre 2014 09 h 07

      La soulution serait , il me semble, que les hommes participent aux tâches du ménage et des enfants.

      Une étude a été faite sur les hommes qui prennent soin de leurs enfants et du ménage pour environ la moitié du travail et ces hommes non plus n'avaient plus l'énergie d'avoir une vie sexuelle aussi intense, cela dû à leur fatigue.

      Est-ce encore à la femme de se sacrifier et laissé le bon temps et les sexe aux hommes et nous l'esclavage?

      Une famille c'est un emploi en soi. Il faut trouver des solutions pour améliorer le partage de cette tâche et que cela soit profitable aux deux sexes. Déjà que c'est la femme qui enfante et nourrit en plus de perdre très souvent certains attraits physique suite à une grossesse, dans le but de créer une famille pour lui et elle.

    • Anne Duchesne - Abonnée 17 novembre 2014 09 h 10

      Et si ces tâches accablantes étaient partagées équitablement avec notre homme ?
      Et si c'était notre homme qui décidait de rester à la maison pour s'occuper du foyer et des enfants ?
      Et si nous avions droit nous aussi au désir ?

    • Élisabeth Germain - Abonnée 17 novembre 2014 09 h 29

      Madame,
      J’ai bien de la difficulté à comprendre votre « nous féministes », alors qu’il ne vous vient pas à l’idée que « nos hommes » pourraient prendre leurs responsabilités en partageant avec nous la tenue de la maison commune et la prise en charge des enfants que nous faisons ensemble. Quand ils le font, nous avons bien plus d’énergie et de temps pour nos désirs sexuels, qui sont d’ailleurs greffés à nos vies affectives.
      Vous présentez les hommes comme de bien minables créatures, incapables d’assumer la vie de la famille qu’ils ont contribué à créer, menés par des besoins physiques qui les aveuglent, et tout juste assez conscients de leur union conjugale pour renoncer en son nom à « prendre » une maîtresse.
      « Nous féministes », nous travaillons justement à changer le monde pour que les femmes ne soient plus ces épouses victimisées engluées dans des devoirs d’un autre âge : quand nous décidons de partager notre vie avec un homme (ou une autre femme), nous ne voulons avoir à sacrifier ni notre santé, ni notre sexualité, ni notre désir d’enfant, ni notre autonomie financière.

    • Étienne Duclos-Murphy - Inscrit 17 novembre 2014 10 h 36

      Sincèrement on peut échanger les rôles si vous voulez. En tant qu'homme, j'aimerais passer une partie de ma journée à la maison, à apprendre à cuisiner des plats pour ma femme et mes enfants, m'occuper des enfants, faire le ménage... Il n'y a aucun problème!

      Par contre, je doute que ma femme soit plus heureuse après une journée de 12 heures à servir un système capitaliste...

      Les femmes et les hommes sont complémentaires dans un couple, à chaque couple sa façon de fonctionner, il n'y a pas de formule gagnante universelle. Vous parlez du DEVOIR de répondre au besoin d'amour des hommes... c'est sexiste comme formulation de phrase. Comme si NOUS, les hommes, nous étions des bêtes qui n'attendent que ça des femmes... ou comme si j'allais avoir besoin des services d'une prostitué parce que ma femme veut pas faire l'amour... vraiment?

      Si les femmes n'ont pas la responsabilité de répondre au besoin d'amour des hommes... alors qui peut répondre à ce besoin d'amour? Qui répondra au besoin d'amour des femmes? n'ayez pas peur de l'hétérosexualité, nous avons besoin l'un l'autre.

    • Alain Michaud - Inscrit 18 novembre 2014 09 h 59

      Si votre mari ne fait absolument rien dans la maison, il serait peut-être temps de lui montrer la porte et d'en choisir un modèle 2014. Je le répète, nous sommes en 2014. Personnellement, pratiquement tous les gens dans mon entourage sont en couple avec enfants, et TOUS partagent les tâches dans la maison. Pour ma part, ma conjointe doit travailler de soir pour quelques semaines. Donc, devinez qui s'occupent de la famille? C'est papa. Et lorsqu'elle ne travaille pas de soir, nous partageons les tâches. Nous n'avons jamais eu à discuter de ce sujet, cela s'est fait automatiquement, par respect mutuel.

      Honnêtement, j'en ai plus qu'assez des féministes qui nous font passer pour des hommes de cromagnons incapable de marcher et de mâcher de la gomme en même temps. Si c'est le cas de votre conjoint, et bien une petite réflexion sur votre couple serait de mise. Pour ma part, je refuse de prendre ne serait-ce qu'une parcelle de responsabilité des agissements de quelques sans génie, présent ou passé. J'appui sans réserve le fait d'égalité homme-femme. En fait, je ne comprends simplement pas que ce principe ne soit pas simplement acquis en nous. Mais si mes ancêtres étaient machos sans bon sens, ce n'est pas ma faute, je ne m'excuserai pas pour eux et jamais je ne porterai leurs fautes sur mes épaules.

  • Lucie Bilodeau - Inscrite 17 novembre 2014 10 h 20

    Jeter les hommes dans les bras des prostitués ?

    Mme Durand. C'est quand même incroyable de lire votre mot. Je n'en reviens pas. Que diriez-vous d'avoir un meilleur partage des tâches et responsabilités entourant la famille ?
    Peut-être que votre conjoint s'épuiserait un peu lui aussi ?
    Depuis quand sommes-nous responsable de «répondre positivement aux besoins physiques de son mari».
    Vous n'avez pas de besoin vous ?
    La sexualité entre deux êtres est un espace à partager, à échanger. Personne n'a la responsabilité de la sexualité de l'autre ! Ce sont des décisions conjointes, un partage de la vie de tous les jours !
    Vous pensez qu'un homme trouvera -l'amour- avec une prostituée ?
    Je n'en reviens juste pas de lire ce genre de propos.
    Que diriez-vous de vous choisir. De repenser votre modèle de vie. De revoir ce que c'est que le partage entre deux conjoints/partenaires dans une vie.
    Si vous portez tout ce poids à vous seule, peut-être que finalement, la vie à deux ne vous apporte que des «responsabilités» supplémentaires, comme s'occuper du bonheur de votre époux ??
    Ouf.

  • Sylvain Auclair - Abonné 17 novembre 2014 11 h 14

    Moi, ce que je me demande...

    c'est en quoi une loi amenant les clients et les clientes à exiger d'échapper aux regards et interdisant aux prostitués (j'applique la règle officielle du français, vu qu'il ne s'agit pas que de femmes) d'embaucher des gardes, par exemple, va aider les prostitués qui le désirent de sortir de ce milieu.

  • Diane Guilbault - Abonnée 17 novembre 2014 11 h 17

    Entretien avec Florence Montreynaud

    Ajoutons que Mme Montreynaud rencontrera également le public à la Librairie Le Fureteur à St-Lambert, le 23 novembre, à 14 h.

  • Jacques Gagnon - Abonné 17 novembre 2014 11 h 51

    En total désaccord

    « De toute part et depuis des centaines d’années, des hommes s’attaquent aux femmes qui pensent. Et maintenant, nous devons utiliser notre intelligence à développer des stratégies pour travailler cette haine », raconte celle qui organisera tous les 6 décembre, « jusqu’à [s]a mort », une vigile pour commémorer l’attentat antiféministe de la Polytechnique à Montréal.

    J'ai un profond malaise devant des propos aussi extrêmes et gratuits. Je ne pourrai jamais être d'accord pour qualifier Marc Lépine de porte-étendard d'un anti-féminisme quelconque. Il était un barbare déjanté et n'a jamais représenté que sa maladie mentale. Il y a tout de même des limites.

    Quant à dire que les hommes s'attaquent aux femmes et entretiennent la haine, c'est le bouquet. On se sent tellement sale quant on lit de pareils propos.