Ces jeunes qui répondent à l’appel du djihad

« Les jeunes d’aujourd’hui souffrent d’un sentiment de platitude de l’existence; l’acquisition d’un iPhone 5 ne peut être suffisante sur le plan du sens », souligne Nahum Frenck, thérapeute de familles.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse « Les jeunes d’aujourd’hui souffrent d’un sentiment de platitude de l’existence; l’acquisition d’un iPhone 5 ne peut être suffisante sur le plan du sens », souligne Nahum Frenck, thérapeute de familles.

L’attaque armée qui a eu lieu mercredi au parlement canadien ramène à l’avant-plan le phénomène de la radicalisation de jeunes, mystérieusement convertis à l’islamisme radical. En Europe, des milliers d’entre eux se sont joints aux djihadistes. Qui sont-ils ? Comment basculent-ils dans l’obsession religieuse ? Point de vue européen.

Quatorze, quinze ans. Des jeunes filles, des jeunes garçons, à peine pubères. Des marginaux ? Des cas sociaux ? Au contraire. Fils et filles de cadres, enfants de familles catholiques athées, ou musulmanes athées, pour ce que ça change. Souvent bons élèves, bien intégrés, des jeunes dont on n’aurait pas hésité à dire qu’ils sont parfaitement normaux. Ils sont partis en Syrie, sous les bannières d’Ahrar al-Sham, Jabhat al-Nosra, ou de l’organisation État islamique, laissant leurs parents dans un abîme de perplexité, de culpabilité et de désespoir.

Au cours des dernières semaines, les récits spectaculaires de ce genre se sont multipliés dans les médias occidentaux, soulevant dans leur sillage quantité de questions, en premier lieu desquelles, celle-ci : pourquoi des jeunes sans histoire, dotés de perspectives d’avenir, font-ils le choix d’aller risquer leur peau dans un pays dont ils ne savent rien, pour une cause qui n’était même pas la leur six mois avant ?

À en croire un rapport du Soufan Group daté de juin 2014, et qui fait référence auprès de l’unité de coordination du contre-terrorisme de l’Union européenne, 3000 personnes seraient parties d’Europe et des États-Unis, dont 1000 de France, 500 de Grande-Bretagne, 400 d’Allemagne, et presque autant de Belgique.

L’essentiel des recrues a entre 18 et 29 ans, toujours selon le Soufan Group, bien qu’il mentionne un « grand nombre d’occurrences » de combattants de 15-17 ans, sans en préciser le nombre. Les autorités françaises estiment que 25 % de ceux qui partent sont des convertis, et 80 % proviendraient de familles athées. Du côté britannique, on avance le chiffre de 10 à 12 % de femmes.

En guise d’explication à ce phénomène qui reste donc, malgré tout, marginal, les spécialistes évoquent souvent les méthodes de recrutement de ces organisations terroristes, qui relèvent de la manipulation mentale que pratiquent les sectes. Une communication spectaculaire, moderne, efficace, et distribuée par les réseaux sociaux, donnant à voir des actes d’héroïsme individuels, parfois violents, autant qu’une vie en communauté solidaire, et la perspective d’un au-delà radieux sur fond de promesses eschatologiques.

Combler le vide

Or, si ces images semblent faire envie à un nombre croissant d’adolescents, c’est qu’elles constituent bien une solution de rechange enviable à ce que nos sociétés occidentales ont à proposer. « Indirectement, le départ de ces jeunes remet en question le monde que nous avons à leur offrir, commente le psychiatre Jean-Claude Métraux, spécialiste des adolescents. Nous vivons dans des sociétés à la fois très atomisées et extrêmement focalisées sur le présent. Nous peinons à formuler des perspectives d’avenir. Dans ces conditions, la difficulté de développer un monde de sens partagé est aujourd’hui beaucoup plus répandue qu’il y a 30 ans. Et pas uniquement chez les adolescents. L’idée d’adhérer à un collectif, aussi radical soit-il, apparaît tout à fait désirable. »

« Les jeunes d’aujourd’hui souffrent d’un sentiment de platitude de l’existence;l’acquisition d’un iPhone 5 ne peut être suffisante sur le plan du sens, ajoute Nahum Frenck, thérapeute de familles. Or, la guerre, quoi qu’on en pense, est un projet collectif qui convoque la solidarité, et nécessite de tous tirer à la même corde. Notre monde vide de valeurs est un terreau fertile pour les intégrismes en tout genre. Parce que ceux-ci donnent du contenu à la vie. »

Chacun pour soi

Mabrouk Merrouche, responsable éducatif chez Reset, un programme d’accompagnement de jeunes marginalisés, dresse pour sa part le bilan accablant d’une société du chacun pour soi, qui laisse les adolescents dans une solitude toxique : « Aujourd’hui, il n’y a plus personne pour parler aux jeunes, pour leur transmettre des valeurs. Je ne parle pas seulement des parents absents, des cas sociaux. Je parle des bons parents, classe moyenne supérieure. Les gamins me disent qu’ils ne font jamais rien avec leur père. On n’organise rien ensemble, c’est chacun devant son écran. Comment voulez-vous créer du lien dans ces conditions ? »

Pour cet ancien éducateur de rue, la radicalisation par l’islam d’une jeunesse en quête de sens n’est pas un phénomène nouveau. Issu d’une banlieue française « où l’on parlait arabe autant que français », il a pu le constater dans sa jeunesse : « J’en ai vu partir, à l’époque, des gens de mon âge, en Afghanistan, au Pakistan. La différence, avec aujourd’hui, c’est que l’islam radical ne touche plus seulement des jeunes fragiles, issus de l’immigration maghrébine. Potentiellement, ça peut toucher n’importe qui. »

C’est à la solitude des adolescents que s’adressent les islamistes radicaux. « Ces organisations parlent aux jeunes, conclut Mabrouk Merrouche, s’intéressent à eux, leur donnent des conseils, leur posent des questions, leur montrent qu’ils existent. Pas une fois par semaine, mais sans arrêt, sur Internet. Elles leur donnent l’empathie qu’ils ne reçoivent de personne d’autre. Nous, les adultes, avons tous une responsabilité envers les jeunes. C’est notre indifférence qui les fait partir. »

Léa, 15 ans, terroriste ou victime?

Petit visage, frêle silhouette, Léa, élève modèle issue d’une famille française aisée et athée, n’avait rien du stéréotype du djihadiste. En deux mois, à peine, sur Internet, elle a été engloutie dans les abîmes de l’islamisme radical, rapportait au début du mois Le Nouvel Observateur.

Interceptée à l’aéroport alors qu’elle tentait de fuir vers la Turquie pour rejoindre les rangs djihadistes, Léa fait partie de centaines de jeunes aidés en France par le Centre de prévention contre les dérives sectaires de l’islam (CPDSI), qui intervient auprès des adolescents victimes de harcèlement par les groupes religieux extrémistes et leurs familles désemparées. « Un jour où je ne me sentais pas très bien, j’ai laissé [sur Facebook] un message disant que j’aimerais me faire pardonner toutes mes bêtises. Des gens m’ont ajoutée dans leurs amis et sont venus me parler. Ils sont arrivés tout seuls très vite. Comme j’avais écrit que je souhaitais devenir infirmière, ils m’ont dit que je pouvais venir aider en Syrie… », confiait-elle au magazine français.

Léa est vite inondée de vidéos d’enfant gazés par Bachar Al-Assad, de propos sur l’islamophobie. « Ils disaient que je ne devais pas obéir à mes parents […] et qu’il ne fallait obéir qu’aux lois d’Allah. » À petit feu, la jeune fille se coupe du monde extérieur pour ne plus communiquer qu’avec ces « nouveaux amis », sur une nouvelle page Facebook. On lui dit un jour qu’elle a été « élue » pour partir en Turquie, « se marier et tomber enceinte pour qu’on puisse [l’]emmener en Syrie avec l’enfant ».

Même une fois arrêtée, sa double vie continue. Le réseau l’invite alors « à passer à l’acte en France ». Mais ses plans d’attentat, interceptés par la Direction de la sécurité intérieure qui l’avait placée sur écoute, avortent. Léa est aujourd’hui aidée par le CPDSI, mais son sort, lui, est entre les mains de la justice.

Le Devoir et Libération
3000
Nombre de personnes d’Europe et des États-Unis parties rejoindre les djihadistes.
2 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 26 octobre 2014 23 h 55

    Le mal de vivre 2.0 et la fin du monde

    « ...les méthodes de recrutement de ces organisations terroristes, qui relèvent de la manipulation mentale que pratiquent les sectes. Une communication spectaculaire, moderne, efficace, et distribuée par les réseaux sociaux, donnant à voir des actes d’héroïsme individuels, parfois violents, autant qu’une vie en communauté solidaire, et la perspective d’un au-delà radieux sur fond de promesses eschatologiques. »

    Voilà, tout est dit dans cette citation. Des jeunes comblés par une richesse inouïe de nos sociétés modernes et encore ils se sentent comme des girouettes aléatoires soufflant dans le vent de la modernité.

    Cette génération d’enfants-rois version 2.0 issus de la génération précédente qui a été choyée. Celle des jeux vidéo, des téléphones intelligents, d’IPad, de Facebook et de Twitter que tout le monde trouvait amorphe et centrée sur elle-même, en a même étonné plusieurs lors d'un certain printemps étudiant au Québec. Mais ce sentiment a vite été dépassé par leur comportement hyper-individualiste, camouflé sous l’égide du mouvement de l’altermondialisation, de solidarité artificielle et de fausse démocratie, venant imposer leur vision du monde en général, sans en retour, donner des solutions viables, pragmatiques, et réalistes.

    Nous sommes peut être responsables de la dérive individuelle de cette génération puisque celle-ci n’a plus aucun point de repère, à part évidemment, la surconsommation bourgeoise. C’est le syndrome de Stockholm et la pédagogie des opprimés de Paulo Freire, médiatisés sur une échelle sociétale qui a détourné cette génération des vrais enjeux qui les guettent puisqu’ils se sont refugiés artificiellement dans le confort vide de la société de consommation et du moi.

    Maintenant, les prédateurs djihadistes sectaires ont la mainmise sur cette nouvelle cohorte de recrues occidentales à la recherche du sens de la vie et de soi-même en utilisant, pour les recruter, les mêmes objets technologiques qui ont créés ce vide existentiel.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 octobre 2014 04 h 39

      En 1960 nous avons décidé de mettre sur la tablette cette religion qui nous coupait les jambes et nous remplissait le cerveau de plein de chose que nous rejetions. Aujourd'hui, nos jeunes 2.0 cherche dans une autre religion encore plus «serrée» un sens à la vie ? Comme disent nos voisins d'à côté : «What's wrong with this picture ?» Pas capable de se faire une tête ? Peut pas vivre sans carcan ?

      PL