Suicide élevé en détention: l’isolement montré du doigt

Au cours des trois dernières années, 30 détenus se sont suicidés dans les établissements carcéraux. 
Photo: Benjamin Goode Hemera Au cours des trois dernières années, 30 détenus se sont suicidés dans les établissements carcéraux. 

Confinement à l’isolement prolongé dans des cellules minuscules, rupture ou modification de la médication, les conditions de détention dans les pénitenciers fédéraux sont montrées du doigt pour expliquer le nombre important de suicides dans la population carcérale.

 

Un rapport rendu public mercredi par le Bureau de l’enquêteur correctionnel du Canada le confirme : 20 % des décès qui surviennent dans ces prisons sont des suicides. C’est sept fois plus que le taux de suicide de la population en général.

 

Au cours des trois dernières années, 30 détenus se sont suicidés dans les établissements carcéraux. De ce nombre, 14 avaient été mis en isolement, et 10 étaient isolés depuis plus de 15 jours.

 

« Les cellules d’isolement sont la forme de punition la plus importante de notre système carcéral, explique l’enquêteur correctionnel et auteur du rapport, Howard Sapers. Certaines sont très petites et ne mesurent pas plus de cinq mètres carrés. Les détenus peuvent y passer jusqu’à 23 heures sur 24. »

 

« Dans certaines institutions, il y a des cellules d’isolement un peu plus grandes, qui peuvent aller jusqu’à sept mètres carrés. Mais d’autres donnent vraiment l’impression d’être des donjons, avec très peu de lumière naturelle et des plafonds très bas. »

 

Depuis quelques années, le Bureau de l’enquêteur correctionnel, sorte d’ombudsman des services correctionnels canadiens, s’inquiète de l’usage abusif des cellules d’isolement, en particulier pour les détenus qui souffrent de problèmes de santé mentale.

 

« L’an dernier, près de 50 % de tous les détenus du Canada recevaient au moins un service psychologique ou psychiatrique, ajoute M. Sapers. Certains avaient des problèmes mentaux avant d’arriver, d’autres en ont développé en prison. »

 

Un lien direct

 

Certains détenus demandent par ailleurs eux-mêmes d’être isolés du reste de la population carcérale, lorsqu’ils ne s’y sentent plus en sécurité. « À l’heure actuelle, un prisonnier sur cinq a plus de 50 ans. Or, la population carcérale paraît souvent 10 ou 15 ans de plus que son âge véritable. Ces individus ne sont pas toujours capables de composer avec un environnement conçu pour de jeunes hommes en santé. Les prisons sont des endroits très chaotiques où le moindre comportement, un regard, une réputation, peuvent être interprétés comme de la provocation. »

 

L’enquêteur établit quant à lui un lien direct entre l’isolement, prescrit par exemple lorsqu’un détenu a un comportement perturbant, et le suicide.

 

« L’isolement est souvent décrit comme “ une prison dans une prison ”. Détenus dans les conditions les plus austères et privatives permises par la loi, certains délinquants forment des idées suicidaires et posent des gestes qui peuvent mener à leur décès. »

 

L’enquête dévoile également un problème de circulation de l’information concernant les problèmes de santé des détenus.

 

Elle relate par exemple le cas d’un homme qui avait été placé dans un centre de traitement peu après son arrivée en pénitencier. Malgré ses progrès, il a été renvoyé dans son établissement d’origine après six mois et demi. Il a été placé en cellule d’observation, puis en isolement durant 43 jours. Il a commis des actes d’automutilation qui ont été interprétés comme une manipulation pour retourner au centre de traitement. Environ une heure avant son suicide, il a reçu un acte d’accusation pour avoir endommagé un bien du gouvernement la veille.

 

Selon l’enquêteur correctionnel : « Les communications et l’échange de renseignements ont été jugés problématiques entre les établissements après le transfèrement du détenu. »

 

Ce détenu a également dû composer avec une modification troublante de prescription.

 

« Pendant que le détenu était au centre de traitement, une ordonnance pour problèmes mentaux a été remplacée par une ordonnance qui était connue pour avoir comme effet indésirable le suicide », lit-on encore.

 

Que des hommes

 

Des 30 suicides survenus en prison fédérale entre 2011 et 2014, aucun n’était le fait d’une femme.

 

M. Sapers explique que les établissements fédéraux pour femmes sont en général plus petits, les détenues y trouvent aussi davantage de soutien. « Par contre, les femmes s’automutilent davantage », relève M. Sapers.

 

La majorité des détenus qui se suicident sont des hommes de race blanche, qui ne sont pas mariés et qui ont entre 31 et 40 ans. Ils ont généralement des antécédents de violence. La plupart le font par pendaison, ce qui incite l’enquêteur à réclamer que tous les points d’attache soient supprimés des cellules pour prévenir les suicides, ce à quoi s’était déjà engagé Services correctionnels Canada en 2010.

 

« La plupart des individus avaient déjà tenté de se suicider, avaient des troubles mentaux documentés ou étaient aux prises avec un problème de toxicomanie connexe. »

5 commentaires
  • Marcel Vachon - Abonné 11 septembre 2014 07 h 32

    Suicide élevé en détention: l’isolement montré du doigt

    Bonjour,
    J'aime beaucoup votre texte. Sujet rarement abordé.
    Pendant huit(8) années, j'ai été bénévole en milieu carcéral tant à l'ex-Centre Leclerc qu'en maisons de transition et même à la Maison Thérèse Casgrain exclusivemnent pour femmes. Durant toute cette période, je n'ai été informé que d'un seul suicide au Québec. Aussi bizare que la chose puisse parraître, les relations détenus/gardiens au Québec m'ont toujours apparu beaucoup plus humaines que hors Québec.
    Je serais curieux de connaître les statistiques Québec versus hors Québec.

    Marcel Vachon,
    Ex-président du CCC Montréal,
    Ex représentant des bénévoles du Québec.

  • Johanne Fontaine - Abonnée 11 septembre 2014 09 h 35

    Décidément, décidément...

    Je constate avec indignation
    mêlée d'horreur que
    le système de justice criminelle
    de notre pays
    a de ces raffinements
    en matière de cruauté
    que n'ont pas d'autres cultures,
    où l'on pend facilement haut et court.

    Honte à nous!

    • abderrahmane oucible - Inscrit 11 septembre 2014 18 h 10

      beaucoup d'autres pays dans le monde ont un systéme judiciaire criminelle des plus inhumain et continuent à gerer ces établissements pénitentier dans des conditions horribles et monstrueuses en particulier ceux qui ont trait à l'opposition du regime. Les premiers sont certains pays arabes et asiatiques.

  • Leclerc Éric - Inscrit 11 septembre 2014 14 h 07

    Regardez-vous Unité 9 de temps en temps?

    La réalité du milieu carcéral c'est çà! Les agents correctionnels appliquent à la lettre les consignes des directeurs de prisons pour que leur bilan annuel (soigneusement analysé par les sous-ministres de la justice) soit impeccable.

    Le travail «sale» est fait par ces mêmes agents à la demande de leurs supérieurs, ou encore les agents «s'accordent» des droits avec des motifs très discutables pour justifier leur boulot.

    Les prisonniers sont soumis et doivent subir! Qu'ils sortent de prison en vie ou soient retrouvés morts, celà n'a aucune importance pour personne, ils sont des criminels.

    • Johanne Fontaine - Abonnée 12 septembre 2014 10 h 08

      Non, je ne regarde pas Unité 9;
      mais si ce qu'on y montre
      coïncide à ce qui est rapporté
      par le Bureau de l’enquêteur correctionnel du Canada
      alors, tout porte à penser,
      qu'il existe au Québec
      une espèce de consensus social
      concernant ces infamantes pratiques
      puisque le débat n'a pas cours...

      A part M. Jaber Lufti
      qui s'est récemment élevé récemment
      sur l'un des forum du Devoir
      contre la culture carcérale québécoise,
      en prenant position
      de manière très étoffée,
      je n'ai rien lu qui dénonce
      cet état de fait.

      Troublant!