Superfrancofête de 1974: y étiez-vous?

Le mélange des cultures et des rythmes a fait de la Superfrancofête une aventure mémorable pour les habitants de la Vieille Capitale.
Photo: Archives Le Devoir Le mélange des cultures et des rythmes a fait de la Superfrancofête une aventure mémorable pour les habitants de la Vieille Capitale.

Il y a 40 ans à Québec, une bande de jeunes lançait la Superfrancofête, du 13 au 24 août 1974. Retour sur cette fabuleuse rencontre entre le loup, le renard, le lion, les charmeurs de serpents et la population de la capitale.

Ce fut un moment « mythique » pour toute une génération, se souvient Pierre Le François, qui dirigeait l’organisation du Festival international de la jeunesse francophone à l’époque. L’événement était titanesque pour l’époque : 1100 délégués venus de partout, 770 activités, plus d’un million d’entrées, 14jours, heureusement tous ensoleillés. Certains l’ont décrit comme l’« Expo 67 » de la ville de Québec.

 

Initiée par l’ancêtre de l’Organisation internationale de la francophonie (l’Agence de coopération culturelle et technique), la fête visait à célébrer la jeunesse et la francophonie. On voulait y présenter des compétitions sportives, mais aussi de la culture. « C’était le premier événement à avoir cette ampleur-là », note Pierre Le François.

 

Pas moins de 25 pays enverraient des délégués, notamment en provenance d’Afrique. Beaucoup n’avaient jamais pris l’avion ou n’étaient jamais montés dans un ascenseur, se rappelle Michelle Bussieres, qui était responsable de l’hébergement. « Ils descendaient, montaient, descendaient, montaient ! »

 

« Ce qui était bien, c’était de voir tous les Québécois heureux de rencontrer ces jeunes venus de partout, d’Afrique, d’Asie, dit-elle. Je pense que si on faisait un petit sondage auprès des Québécois qui y étaient, ils diraient que c’était certainement le plus bel été de leur vie. On le voyait sur les visages. »

 

Mais dans les mois précédant l’événement, on n’en parlait pas tant que cela dans les médias, se rappelle Yanick Villedieu. L’animateur de l’émission Les années-lumière avait alors 27 ans et était responsable de la salle de presse.

 

« Pour les journalistes de Montréal, ça ne pouvait pas être un événement important, parce que ce n’était pas à Montréal », se rappelle-t-il, moqueur. Or, le spectacle d’ouverture avec Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois allait tout changer.

 

On l’avait baptisé Le loup, le renard et le lion. Les organisateurs prévoyaient attirer quelques milliers de personnes sur les Plaines, mais ils furent au moins 100 000. Du jamais vu.

  

Coup de circuit

 

C’était la première fois qu’on réunissait des grands de la chanson sur une scène extérieure, une formule qui a par la suite été reprise ad nauseam. « C’était notre coup de circuit, se rappelle Pierre Le François. Les spectacles de la Saint-Jean sont venus après », note-t-il. Même chose pour les spectacles sur la montagne à Montréal. Complètement dépassée, l’organisation a même dû défoncer son budget le lendemain pour nettoyer les Plaines, qui étaient en piteux état.

 

Pendant tout l’événement, des activités culturelles se déroulaient au « Village des arts » sur le site de l’ancienne prison attenante au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ). Pendant ce temps, l’Université Laval accueillait les compétitions sportives et « traditionnelles » allant de l’athlétisme aux charmeurs de serpents, raconte Micheline Fortin, qui était adjointe à la direction.

 

L’histoire des serpents avait d’ailleurs causé tout un émoi quand on a découvert qu’un délégué africain les avait transportés dans une simple mallette dans l’avion. « Le charmeur les avait endormis avec ses petites herbes. […] Ça ne l’énervait pas, lui ! »

  

Guerre de drapeaux

 

Sur le plan politique, les tensions ne manquaient pas. Une pièce de Jean Genet, Les Nègres, avait été annulée par crainte de controverse. Et c’est sans compter les polémiques constitutionnelles. « C’était une époque d’affirmation nationale pour le Québec », rappelle Yanick Villedieu.

 

Or, la fête était financée par les deux paliers de gouvernement. À l’époque, Robert Bourassa et Pierre Elliott Trudeau étaient au pouvoir. La loi 22 sur la langue venait d’être adoptée. « Il y avait une espèce de guerre d’images et de drapeaux qui se jouait », raconte-t-il. Les gens des relations publiques réclamaient donc — sans succès — de s’installer à la salle de presse pour mieux passer leur message auprès des médias étrangers.

 

Ils étaient environ 400 — presque tous dans la vingtaine — à travailler pour la Superfrancofête. Ceux à qui Le Devoir a parlé étaient tellement occupés qu’ils n’ont presque rien vu des activités en tant que telles. Mais leurs souvenirs n’en sont pas moins exaltés. « Ce qui est extraordinaire, c’est qu’on nous a fait confiance », note Michelle Bussieres.

 

Des mois d’organisation et de la fête elle-même, elle se souvient des nombreux imprévus, de l’intensité, de ce chauffeur d’autobus qui a détourné son parcours pour aller reconduire des délégués à l’université. Elle évoque la gang, les blagues que faisait Pierrette Robitaille alors jeune comédienne responsable de la réception. « Bernard Derome a appelé et elle lui a lancé : “De Rome ! Vous venez de loin !” »

 

Ces dernières semaines, un petit groupe a tenté de retrouver un maximum de membres de l’organisation de 1974. Samedi, ils doivent se réunir au MNBAQ pour une activité spéciale. Une centaine de membres sont attendus avec leurs anecdotes.

 

Lorsqu’on lui demande ce qui reste de la Superfrancofête, Pierre Le François parle de l’ouverture sur le monde et de la confiance individuelle et collective que l’événement a su créer. Mais on souhaite aussi laisser des traces plus tangibles pour ceux qui n’y étaient pas. Il est question d’une oeuvre d’art public financée par la ville. De plus, la Bibliothèque nationale du Québec et les Archives nationales doivent mettre en ligne des films tournés à l’époque. À quand un livre avec les plus belles photos ?

10 commentaires
  • André Dumont - Abonné 15 août 2014 07 h 36

    Moment historique euphorique

    Oui, j'étais là, j'avais trente ans, j'habite encore dans cette belle ville accueillante. La fête s'est même prolongée jusqu'à l'élection première du Parti Québécois en 1976 et continuée de plus belle à chaque rassemblement d'été sur les plaines. Montréal à embarqué de plus belle. On flottait dans un atmoshère euphorique et de fierté québécoise et ce depuis l'expo 1967.Tout, nous semblait possible comme individu et comme peuple , même , aller croire, de se donner un pays. Par tous ces évènements , ce peuple majoritairement francophone témoignait de son ouverture au monde et à la différence sur tous les plans. Il était déjà inclusif le péquiste de l'époque, imagine.
    Imagine, le Jeune, le monde que l'on voulait se donner. On a réussi en grande partie.Regarde la place et le rayonnement du Québec dans le monde actuellement et soit en fière et prolonge et amplifie le.

  • Gaétan Myre - Abonné 15 août 2014 07 h 54

    J'y étais et je fus magique. Nostalgie...

  • Jean Richard - Abonné 15 août 2014 08 h 49

    En français sur les Plaines

    Eh ! Oui ! Aujourd'hui, ça peut sembler inimaginable, mais à l'époque, en 1974, on pouvait chanter en français (et pas seulement en français) sur les plaines d'Abraham. En prime, on découvrait un peu, un tout petit peu l'Afrique à travers une poignée d'artisans, de danseurs, de musiciens.

    Ce fut sûrement le plus bel été des cinquante, des cent dernières années.

    Le général Wolfe avait prêté aux francophones du Québec son grand parc fédéral, le parc des Champs de Bataille. Bien sûr, il l'a repris par la suite. Québec n'est-elle pas après tout la capitale provinciale d'une colonie britannique ?

    Il est probable que le souvenir de la Superfrancofête n'appartienne qu'aux plus de 55 ans et que parmi les gens de cette génération, plusieurs l'aient depuis longtemps oubliée.

    • Lucie Bilodeau - Inscrite 15 août 2014 10 h 07

      J'avais 13 ans. Et le souvenir est grand ! Impossible d'oublier ce bain de visages venus de partout ! Cette langue qui régnait !

  • Bernard Morin - Abonné 15 août 2014 08 h 49

    À suivre!

    Il semble bien que ce nouveau Québec n'ait pas réellement pris racines et qu'il pourrait ne pas survivre à sa venue au monde. À suivre!

  • Michèle Dorais - Abonnée 15 août 2014 09 h 46

    J'y étais !

    Et je ne l'ai jamais oubliée. J'en conserve encore des très jolies photos. C'était la première fois que je me rendais compte de l'étendue de la francophonie dans le monde. J'y ai rencontré la chaleur des gens venus d'ailleurs présenter leur artisanat et leur art de faire (simples métiers à tisser utilisés pour réaliser des ouvrages magnifiques, ciseaux à sculpter des bas-reliefs et des statuettes en bois. Et je me souviens de la musique qu'il y avait partout, de Michel Séguin est sa petite troupe de tambourineurs, et encore des corps sculpturaux s'adonnant à la lutte à la « Petite Bastille », et enfin, du magnifique défilé des participants dans leurs costumes nationaux. Sur les photos on voit ceux du Burundi, du Liban, de Madagascar, de la Haute-Volta, mais aussi de la France, du Pays-Basque et de la Belgique. C'était un événement que pour rien au monde je n'aurais voulu rater. Merci d'avoir ramené cette belle période à l'avant-plan de mes souvenirs.