Sous l’orage d’acier, Charles de Gaulle subit son baptême de feu en août 1914

Charles de Gaulle photographié lors de la Première Guerre mondiale
Photo: Archives Agence France-Presse Charles de Gaulle photographié lors de la Première Guerre mondiale

Aux conflits industriels, les cadavres en série. Les premiers combats se déroulent très rapidement en août 1914, quelques jours après les déclarations de guerre. En un peu plus d’un mois, jusqu’au 13 septembre, les Français dénombrent 320 000 victimes (morts, prisonniers ou disparus), soit le plus haut niveau de pertes de toute la guerre pendant un si court laps de temps. Les officiers sont d’ailleurs proportionnellement plus nombreux parce qu’ils mènent les charges.

 

Le lieutenant Charles de Gaulle, âgé de 23 ans, diplômé de Saint-Cyr, appartient à l’infanterie de la Ve armée stationnée dans le nord-est de la France. Sa compagnie est à Dinant en Belgique où il connaît son baptême du feu le 15 août. Les Allemands tiennent la citadelle et ils mitraillent ferme. Une balle atteint le jeune lieutenant à une jambe, « comme un coup de fouet qui me fait manquer le pied », écrira-t-il. Il sera blessé deux autres fois pendant les quatre années suivantes.

 

« C’est pendant une demi-minute une grêle épouvantable de balles autour de moi, racontera le futur général-président. Je les entends claquer sur les pavés et les parapets, devant, derrière, à côté ! Je les entends aussi entrer avec un bruit sourd dans les cadavres et les blessés qui jonchent le sol. Je me tiens le raisonnement suivant : “Mon vieux, tu y es ! Puis, à la réflexion : la seule chance que tu aies de t’en tirer, c’est de te traîner en travers de la route jusqu’à une maison ouverte à côté par bonheur.” Comment je n’ai pas été percé comme une écumoire durant le trajet, ce sera toujours le lourd problème de ma vie. »

 

La manière de faire la guerre a changé, et les armées qui la font comme ceux qui la dirigent n’ont pas encore pris pleinement conscience de la mutation. La vaillance du fantassin à l’attaque, comme dans les armées napoléoniennes, ne vaut plus rien face aux nouveaux « outils » de mort.

 

« L’épée est l’axe du monde », dira une autre formule-choc du militaire de Gaulle, très talentueux écrivain, comme Winston Churchill. L’épée comme métaphore. En fait, le fusil. Le bâton de feu a doublé de puissance depuis la guerre franco-prussienne de 1870 dans laquelle a combattu Henri de Gaulle, père de Charles.

 

Les meilleurs, le Mauser G98 et le Lee-Enfield Mark I, se rechargent très rapidement. Leurs balles chemisées de cuivre percent les corps à des centaines de mètres. La poudre sans fumée ne dissimule pas seulement la position du tireur : elle n’obscurcit pas non plus le champ de bataille. Les pantalons rouge garance portés par les Français qui servaient autrefois à reconnaître les siens dans la mêlée enfumée deviennent maintenant des cibles criantes.

 

Les mitrailleuses tirent jusqu’à 650 coups à la minute. Un seul balayage permet d’abattre des douzaines de soldats. L’armée française utilise des modèles produits par les manufactures d’armes de Saint-Étienne dans le Sud-Ouest, loin des frontières partagées avec l’ennemi héréditaire. Dans la nouvelle Europe unifiée du XXIe siècle, les anciennes usines de l’arsenal d’État sont maintenant transformées en foire d’exposition du design.

 

Les fameux canons de 75 mm, adoptés par les Français en 1897, se révèlent particulièrement dévastateurs. Légers, maniables, puissants, ils peuvent tirer rapidement grâce à un frein de culasse qui évite de devoir repointer la pièce. Ils utilisent des fusées qui permettent de faire exploser l’obus sur sa trajectoire à une distance donnée, une caractéristique très utile pour l’emploi des très redoutés shrapnells. Les Français possèdent 4000 canons de 75 au début de la guerre. Les Allemands peuvent même déjà tirer des obus qui sèment la mort à des kilomètres derrière la ligne de front.

 

Salade et cuir bouilli

 

Les soldats sont mal équipés pour faire face à ces machines infernales. Le fameux casque à pointe prussien en cuir bouilli conçu par le roi Frédéric-Guillaume IV en 1842 pour protéger des coups de sabre de la cavalerie ne sera remplacé par le Stahlhelm en fer forgé qu’en 1916 après des mois de recherche et de développement par un institut universitaire. Les Français optent pour le casque Adrian en tôle emboutie dont la forme rappelle la bourguignotte ou la salade de la guerre de Cent Ans.

 

« Le feu tue », dira le futur maréchal Pétain. En fait, le feu de 1914 donne plus que la mort de masse : il mutile, il déchiquette, il éventre. Et les premières batailles créent les premières « gueules cassées ».

 

Le lieutenant de Gaulle ne retournera au front qu’en octobre, avec le grade de capitaine. En 1938, dans son essai La France et son armée (d’abord prévu pour être signé par le maréchal Pétain), il revient encore sur l’expérience de Dinant en prenant la mesure du décalage entre la guerre imaginée par les officiers et le feu qui tuera des millions de soldats.

 

« Le premier choc est une surprise, écrit-il en revenant sur août 1914. Tout à coup, le feu de l’ennemi devient ajusté, concentré. De seconde en seconde se renforcent la grêle des balles et le tonnerre des obus. Ceux qui survivent se couchent, atterrés, pêle-mêle avec les blessés hurlants et les simples cadavres. Calme affecté d’officiers qui se font tuer debout, baïonnettes plantées aux fusils par quelques sections obstinées, clairons qui sonnent la charge, bonds suprêmes d’isolés héroïques, rien n’y fait. En un clin d’oeil, il apparaît que toute la vertu du monde ne prévaut point contre le feu. »

Pour en savoir plus

Le Musée de l’Armée de Paris propose d’importantes ressources documentaires sur la Première Guerre mondiale. On peut notamment y consulter le portfolio La Grande Guerre proposant « une plongée au coeur du conflit mondial au travers une sélection de 24 objets phare des collections ». Dans le lot on retrouve une mitrailleuse Saint-Étienne de 1907, un fusil à répétition Lebel et un uniforme du fantassin de 1914.

La Fondation Charles-de-Gaulle propose un dossier thématique complet sur les années de guerre du futur général, avec une lettre du 7 août 1914 à sa « bien chère maman », Jeanne Maillot, nommée, selon l’ancienne coutume, en référence à son mari comme « Mme Henri de Gaulle ».
2 commentaires
  • Murielle Tétreault - Abonnée 11 août 2014 10 h 46

    Un texte qui éveillera le goût d'en connaître plus

    Ce texte est si intéressant ,si facile d'accès sur un sujet un peu loin de nous,il devrait être donné à lire à tous ceux qui voudraient réduire le temps accordé à l'étude de l'Histoire. Il stimulera le goût de s'informer ,de lire .

  • Georges LeSueur - Inscrit 12 août 2014 12 h 00

    Noter que...

    En 1914/18, les tranchées étaient le lieu d'existence obligé durant de très longs mois. Ces tranchées ne mesuraient guère plus de cinq pieds de profondeurs afin de pouvoir observer l'ennemi retranché en face. Les hommes de grande taille étaient donc plus vulnérables aux tirs adverses, surtout quand ils voulaient s'étirer le cou.
    Charles de Gaulle, particulièrement grand, a eu la chance de survivre à cette condition pour connaître le rôle que fut le sien. Le destin serait-il programmé ?