L’art d’avant la catastrophe

Le Porte-Bouteilles de Marcel Duchamp (au centre), exposé ci-dessus au Centre Pompidou de Paris, est l’œuvre d’arts visuels qui concentre le mieux l’époque ou l’année charnière de la guerre.
Photo: Thomas Samson Agence France-Presse Le Porte-Bouteilles de Marcel Duchamp (au centre), exposé ci-dessus au Centre Pompidou de Paris, est l’œuvre d’arts visuels qui concentre le mieux l’époque ou l’année charnière de la guerre.

Juillet 1914, dernier mois doux avant la catastrophe. Le monde bascule ensuite dans la grande boucherie annonçant le caractère d’un siècle qui est à la fois l’un des plus terribles de l’histoire humaine, avec ses deux guerres mondiales, les totalitarismes, les camps de la mort et le goulag, mais aussi l’un des plus riches en matière de créativité scientifique, technique et artistique.

 

Les découvertes et les créations s’enchaînent dès les premières années, Einstein présente sa théorie de la relativité restreinte en 1905. Picasso peint Les demoiselles d’Avignon en 1907. Stravinsky crée Le sacre du printemps en 1913.

 

Une oeuvre peut-elle concentrer son époque, l’esprit d’un temps ? Évidemment. L’art est toujours de son temps et le plus significatif est son temps.

 

Qu’en est-il en 1914 ? Quelles oeuvres apparues pendant ces derniers moments de paix réfléchissent le mieux cette période, la sentent et la projettent jusqu’à annoncer le point de bascule ?

 

L’empereur comme sujet

 

En littérature, il faut certainement choisir Der Untertan de l’écrivain allemand Heinrich Mann, frère aîné du futur Prix Nobel de littérature Thomas Mann. Il termine la rédaction du roman en juillet 1914 après des années de travail. La guerre retarde la publication. La première édition ne paraît qu’à la fin de la guerre, en décembre 1918, chez Kurt Wolff Verlag, maison de Leipzig, qui en écoule 100 000 exemplaires avant Noël.

 

Le génial cadet juge alors sévèrement le récit et son « esthétique infâme ». L’implacable Thomas aura des mots tout aussi durs pour les textes de son fils Klaus. Les années passant, Der Untertan sera perçu comme une pénétrante analyse de l’esprit du temps nationaliste et impérialiste de la fin du Deuxième Reich.

 

Au fond, un jugement ne doit pas nécessairement chasser l’autre. Le contenant ordinaire peut bien servir une matière éblouissante de perspicacité par rapport au whilhelminisme, la période de l’empereur Guillaume II (1888-1918) caractérisée par un conservatisme rigide et un militarisme débridé.

 

Der Untertan, littéralement, c’est « le sujet » sous-entendu d’un roi ou d’un empereur. C’est sous ce titre qu’il paraît chez Grasset en 1999.

 

En l’occurrence, le sujet central, c’est Diederich Hessling, citoyen soumis, ambitieux et antisémite, conformiste pur sucre de l’ère wilhelmienne doublé d’un bourgeois rapace et d’un féroce nationaliste. L’antihéros, directeur d’usine, bafoue tous les principes de la moralité, ment, trompe et trahit tout le monde autour de lui, y compris ses proches, tout en proclamant constamment sa foi en l’empereur et en Dieu. Il est évidemment lui-même couronné d’argent et de pouvoir.

 

Bref, Hessling, profondément médiocre et pusillanime, se soumet volontairement au pouvoir suprême — il parle souvent à travers des citations de déclarations de l’empereur — tout en exerçant sa propre puissance sur ses inférieurs et ses égaux. Le roman satirique et critique, pour ne pas dire impitoyable quant à l’immoralisme et à la décadence de son temps, se termine par la mort du principal adversaire de Hessling, sans aucune lueur d’espoir. Par ce bout aussi, Der Untertan semble (a posteriori) d’un pessimisme prémonitoire.

 

Une création toute faite

 

En arts visuels, pour concentrer l’époque ou l’année charnière, il semble bien difficile de désigner une autre oeuvre que Porte-bouteilles, premier ready-made de Marcel Duchamp, daté de 1914. Ce séchoir, parfois appelé hérisson à cause de sa forme, est un objet « déjà fait », un ready-made que l’industrie distingue alors dans ses publicités du « hand-made » fait maison. Marcel Duchamp trouve cette oeuvre toute prête au Bazar de l’hôtel de ville de Paris. Il l’adopte sur la base d’une « pure indifférence visuelle », comme il l’expliquera plus tard.

 

Les bouleversements artistiques en force depuis des décennies aboutissent dans cette démarche phare. L’oeuvre révolutionnaire sape toute la tradition occidentale développée depuis la Renaissance. Elle annonce en même temps le grand renversement qui va bientôt emporter toutes les traditions, y compris la grande culture bourgeoise ou aristocratique. Ce Porte-bouteilles est un porte-étendard, un porte-voix et un porte-clés.

 

Dans Le paradigme de l’art contemporain, la sociologue de l’art Nathalie Heinich a récemment proposé de faire de Marcel Duchamp la figure tutélaire de cette manière radicale distincte des paradigmes classique et moderne. De même, l’essayiste Octavio Paz, né le 31 mars 1914, distingue deux maîtres de l’art du XXe siècle, Picasso d’un côté, pour le foisonnement créatif, et Marcel Duchamp de l’autre, pour une découverte géniale. Cette idée, concentrée dans le ready-made, dit qu’au fond, l’art s’impose à lui-même ses propres critères, dit au fond que l’art, c’est bel et bien ce que l’artiste décide d’en faire.

 

Pendant la guerre, dans l’enclave abritée de Zurich, le mouvement dada poussera l’assaut jusqu’au bout en faisant table rase de toutes les conventions esthétiques. À New York, où il se sera réfugié, Marcel Duchamp tentera d’exposer Fountain, le plus célèbre de ses ready-mades, un urinoir en porcelaine signé R. Mutt. Fountain fut perdu, comme Porte-bouteilles. Il est pourtant considéré comme une oeuvre des plus controversées et emblématiques du vingtième siècle.

Pour en savoir plus

– Der Untertan a été adapté au cinéma en 1951 par Wolfgang Staudte, en RDA. On peut en voir un long extrait ici.

– Le Centre Pompidou de Paris possède une copie de l’oeuvre Porte-bouteilles. On peut consulter sa notice et les explications ici.

Le Devoir a publié un article sur le ready-made Fountain de Duchamp comme oeuvre emblématique du XXe siècle : L’oeuvre d’art du siècle, par Bernard Lamarche et Stéphane Baillargeon.