Rebâtir sur fond d’apocalypse

Le MusiCafé, qui a été au cœur de la tragédie de l’an dernier, devrait rouvrir en septembre.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le MusiCafé, qui a été au cœur de la tragédie de l’an dernier, devrait rouvrir en septembre.

Dans le gymnase surchauffé du Centre sportif Mégantic, mardi soir dernier, des centaines de résidants de Lac-Mégantic déambulaient en regardant d’un air curieux des plans collés aux murs.

 

En images, c’est leur futur centre-ville imaginé par les citoyens eux-mêmes. Sur un dessin coloré, un enfant de 2e année d’une école du coin propose carrément qu’on installe un « Walt Disney » dans cette zone à reconstruire. Un autre, plus modeste ou plus réaliste, suggère simplement un « magasin de bonbons »…

 

Dans quelques instants, la Ville va présenter le compte rendu d’une démarche lancée à l’hiver : Réinventer la ville. Au cours de trois séances de consultation, près de 300 résidants inscrits ont esquissé leur vision d’un centre-ville à refaire presque en entier. Le brasier du 6 juillet a détruit la moitié de ce coeur vital. Une trentaine de bâtiments y sont passés, une trentaine d’autres trônent encore là, mais en zone de destruction.

 

Cet espace sur lequel près de six millions de litres de pétrole brut se sont déversés, imbibant le sol, ne sera pas accessible avant 2015, peut-être 2016, le temps qu’on le décontamine. Il combinait à la fois vie commerciale et résidentielle, verdure et axe routier majeur, unissant par la rue Frontenac les deux pôles majeurs de Lac-Mégantic. Maintenant, tout est à refaire.

 

« C’est à la fois un drame et une chance de pouvoir refaire comme ça sa ville », dit Jean Gauthier. Lui espérait qu’on en profite pour créer ici un réseau de projets verts de toutes sortes. Mégantic, ville verte. « Me semble que ça enverrait tout un message ! »

 

Dans le scénario présenté mardi, il y a en effet beaucoup de parcs — trop, au goût de certains, qui souhaiteraient plus de résidences et la promesse d’une artère commerçante majeure. Les citoyens babillant en petits groupes, penchés sur les plans, ont l’air satisfaits. Rassurés.

 

Ils formulent toutefois des réserves : le respect des bâtiments patrimoniaux et des résidants qui ne voudraient pas partir. L’absence d’une voie ferrée dans le centre-ville. Une certaine vibration économique pour attirer les touristes, mais pas au détriment de l’essentiel : la création d’une zone où, à nouveau, il fera bon vivre pour les citoyens eux-mêmes.

 

« Nous autres, on vit là quatre saisons par année », dit Gilles Fluet, un Méganticois qui a participé à toutes les démarches de consultation. « Les touristes, non. On peut pas juste penser ça en fonction d’un achalandage qui viendra pas. »

 

La tragédie en 3D

 

Des critiques ont fusé quant aux idées de grandeur de certains. Le Groupe Action Mégantic, un regroupement d’une trentaine de citoyens et de gens d’affaires du coin, a proposé en effet une « vision » destinée à faire vibrer la ville. Un complexe hôtelier avec un centre des congrès, un cinéma 3D permettant de visionner un retour historique sur la tragédie, un centre d’interprétation de l’industrie ferroviaire et de l’espace pour les commerces. « Notre défi, maintenant, c’est d’arrimer notre vision à celle retenue par les citoyens », disait mardi soir Jacques Cloutier, un enseignant porte-parole du Groupe Action Mégantic.

 

Déçu par le scénario retenu — qui évoluera, car la Ville présentera sa version définitive avant la fin de 2014 —, M. Cloutier ne s’en est pas caché au micro en dénonçant l’« absence totale d’audace » dans les plans exposés par les urbanistes. « Ça manque de punch, cette affaire-là ! Ça fera venir personne ici. »

 

Mais les commerçants rêvent-ils d’un achalandage impossible ? « Mégantic avait déjà un peu de trouble économique avant la tragédie, rappelle Gilles Fluet. On va tout d’un coup devenir une attraction ? Je suis pas sûr. »

 

Relever l’économie

 

Pour des entrepreneurs, ce pessimisme est inutile. Depuis le 6 juillet dernier, ils sont dans l’urgence. « Il a fallu se relever tout de suite pour savoir où on allait se reloger et comment recommencer », dit Denis Bolduc, propriétaire avec sa partenaire d’affaires Denise Poulin de Bolduc chaussures et vêtements, une entreprise établie depuis une soixantaine d’années et dont l’édifice sis au centre-ville a été endommagé par l’eau et les hydrocarbures.

 

« On avait les reins assez solides pour se relancer sans attendre, dit M. Bolduc. Mais c’est pas le cas de tout le monde. » En effet, sur les 18 condos commerciaux construits à la mode quartier Dix30 dans la rue Papineau, face au trou béant qu’est désormais le centre-ville, seuls quelques-uns sont occupés.

 

Sur les façades de plusieurs autres, une affichette fait office de slogan politique. « En attente d’une réponse du ministère de la Sécurité publique », pouvait-on lire la semaine dernière sur la façade du Renato, un restaurant de fine cuisine qu’espèrent retrouver plusieurs citoyens.

 

« J’ai tellement attendu les réponses pour le financement que là, c’est certain, j’ai perdu mon été », dit Alexandre Lapointe, propriétaire du Renato, dont le premier local était sis dans l’Eau Berge (littéralement une… auberge), en bordure du lac. Il s’est engagé à occuper l’un des condos commerciaux, celui qui fera face au nouveau MusiCafé. Mais comme les programmes d’indemnisation ne couvrent pas suffisamment la hauteur des imposants besoins des restaurateurs — on lui offre 63 $ le pied carré, il calcule qu’il en a besoin de 82 $ —, M. Lapointe est toujours en attente d’une réponse officielle.

 

Cette réponse a tellement tardé qu’il est maintenant évident qu’il ne pourra rouvrir cet été, une période pourtant cruciale car la population de Lac-Mégantic se gonfle de touristes et de villégiateurs. « C’est là qu’on fait notre année », dit le restaurateur, qui n’a pas encore décidé s’il allait poursuivre ou non ce combat.

 

Pourtant, pour plusieurs, c’est dans le retour du Renato, une bonne table où il fait bon manger pour se remonter le moral, qu’on retrouvera un peu de l’âme de la ville. « Il faut la relever, cette ville-là, avec ce qu’on aimait le plus, sinon elle va mourir, dit Jean Gauthier. Il n’y aura plus de Mégantic dans 20 ans, ça va être cottage country ! »

1 commentaire
  • André Courchesne - Inscrit 21 juin 2014 18 h 14

    Entêtement de la Ville

    Malheureusement tous ces beaux mégas projets seraient idéals pour des villes de 100,000 habitants et plus....il n'y en a peine 6000 à Lac-Mégantic et une bonne partie de la population est assez âgée.
    Il n'y a à peu rien qui retient les jeunes là-bas. Très peu d'emploi payant. La population scolaire diminue régulièrement depuis quelques années.

    Ce qui est le plus étonnant cependant, est d'entendre parler des tous ces gros projets ou on parle de démolir les restants du centre-ville, de faire des mégas espaces verts sans présenter de plan financier pour la réalisation de ce rêve illusoire, mais on oublie des gens.

    Il y a des maisons résidentielles dans ce secteur et personne n'en parle. Il y a des gens qui attendre de réintégrer leur maison sur le Boulevard des Vétérans, mais ça, la Ville n'en parle pas. Pourquoi?? Parce que sur les plans que la Ville propose, ces maisons n'existent plus! Et pourtant, l'une d'entre elles (et je le sais de source sur) a survécu à la catastrophe, le sol n'est pas contaminé et la maison est parfaitement viable. Mais la Ville s'entête à présenter des plans ou on voit que la majorité des maisons ont été détruites. On nous a dit que 11 des 39 bâtiments étaient contaminés. Pourtant, une bande de promoteur voulait tout foutre par terre et construire un cinéma 3D, un centre de congrès, des gros hôtels etj'en passe.

    Ils veulent attirer le tourisme!? Wow! Mégantic n'a jamais vraiment été une destination touristique pour commencer. Il ne s'y passe pas grand-chose en hiver. Donc, on devra miser sur l'été. On créera des jobs saisonniers au salaire minimum et lorsque l'automne arrivera, ces pauvres travailleurs saisonniers se cogneront le nez sur la réforme de l'assurance emploi de notre chez Harper et n'auront probablement pas droit à des prestations.
    En ce moment, la population crève de faim, elle n'a plus de repère, mais on continue de proposer de beaux projets qui couteront des millions.
    Parlez-moi de gens qui savent où mettre leur