Pas de trains dans ma ville!

La reconstruction du centre-ville doit d’abord passer par l’étape de la décontamination des sols imbibés de pétrole. Une tâche titanesque qui ne se terminera qu’à la fin de 2014, selon les prévisions les plus optimistes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La reconstruction du centre-ville doit d’abord passer par l’étape de la décontamination des sols imbibés de pétrole. Une tâche titanesque qui ne se terminera qu’à la fin de 2014, selon les prévisions les plus optimistes.

Depuis la maison qu’ils habitaient à Nantes deux semaines encore avant le 6 juillet dernier, Sophie Bilodeau et Sébastien Roy voyaient toujours les trains de la MMA stationnés devant chez eux, près de la route 161. « La voie ferrée coupait notre terre en deux, carrément », dit Sophie. Les wagons noirs DOT-111, dont la population canadienne entière connaît désormais l’immense fragilité, composaient une partie de leur paysage.

 

« On n’a jamais pensé que ça pouvait exploser comme ça », dit M. Roy. « Ça faisait partie du paysage, pis, naïvement, tu te dis que quelqu’un surveille toujours ça et que tu es en sécurité comme citoyen. Maintenant, je ne crois plus à ça », ajoute Mme Bilodeau.

 

Plusieurs Méganticois l’avouent : ils ne savaient même pas que du pétrole brut aussi inflammable leur passait au visage plusieurs fois par semaine. Les trains de marchandises allant et venant dans la ville pour les besoins de Tafisa (ce fabricant de mélanine qui est le plus gros employeur de la ville) n’avaient rien de mystérieux. Ceux-là ont d’ailleurs repris leur course le 18 décembre dernier, car trop d’activités économiques en dépendaient. Mais, foi de Méganticois, les trains de pétrole, eux, ne repasseront pas.

 

« Si j’en vois un seul passer, je sais pas ce que je fais, dit Gilles Ouellet. Sérieusement, si ça repasse, c’est vraiment zéro respect pour les gens qui ont perdu des proches. » Dont il est : sa blonde Diane, « une fille toujours souriante au grand coeur, que tout le monde aimait », a décidé de rester un peu plus longtemps que lui au MusiCafé dans la nuit du 6 juillet. Gilles a eu à peine le temps de rentrer à la maison et de s’asseoir à l’ordinateur. Puis l’explosion a eu lieu. « Pour du monde comme nous autres qui ont vécu ça, c’est inimaginable que le train repasse ici ! Ça se peut juste pas ! »

 

Les wagons DOT-111 sillonnant Lac-Mégantic ne sont pas uniques. Il y en aurait quelque 240 000 en circulation en Amérique du Nord, et la moitié d’entre eux appartiennent à cette vieille génération dont le gouvernement fédéral a reconnu la désuétude.

 

La MMA s’était engagée à ne plus transporter de matières dangereuses, mais son acheteuse, la compagnie américaine Fortress, souhaitait, avant d’acheter, la garantie qu’elle pourrait de nouveau faire circuler du pétrole sur les rails.

 

Avec ou sans pétrole ?

 

Dès lors, le spectre du pétrole en pleine ville est revenu hanter les Méganticois. « Pis pas juste le pétrole, d’autres matières dangereuses aussi ! », fulmine Sophie Bilodeau, qui s’anime depuis quelques semaines dans Carré bleu, un regroupement de citoyens qui milite pour la « transparence » et fait grogner plusieurs élus… Sophie lève le ton. « C’est épouvantable, ça ! Les pesticides, l’acide, ça pourrait passer dans la ville, pis dès l’automne. Le pétrole, lui, pas avant 2016, sauf si Fortress est contrainte de le faire par règlement fédéral [la loi oblige en effet les transporteurs à se soumettre aux diktats du gouvernement]. Comment ça se fait que, comme ville, on peut pas se lever debout pis dire non ? Il y en a d’autres ailleurs qui l’ont fait à la suite de ce qui s’est passé ici ! »

 

La mairesse de Lac-Mégantic, Colette Roy-Laroche (absente ces derniers jours pour raisons familiales), n’a pas trop apprécié, fin mai, que le ministre des Affaires municipales, Pierre Moreau, invoque « l’équité » pour réfuter la demande d’un statut unique pour la ville sinistrée et la construction d’une voie de contournement.

 

Ce compromis permettrait le maintien de l’activité économique tout en garantissant la paix d’esprit aux citoyens inquiets. Même l’Union des municipalités du Québec rejette l’argument de « l’équité » et voit le caractère unique de Lac-Mégantic — une pente de 1,2 % tout juste à l’entrée de la ville, doublée d’une tragédie l’ayant défigurée.

 

« Est-ce que j’ai peur du train ? Pas nécessairement du train lui-même, mais des conséquences que son passage a apportées, oui, dit l’abbé Steve Lemay. Ça, je ne veux plus revivre cela, jamais. » Se tenant volontairement à l’écart des débats politiques, le prêtre ne voit pas moins dans tout cela la nécessité pour lui de s’engager « moralement ». Une voie de contournement pour que les gens n’aient plus peur qu’un convoi fasse irruption ainsi dans la ville ? « C’est l’enjeu le plus crucial ici en ce moment. Oui, c’est une condition essentielle. »

 

Sur la table du Méganticois Gilles Fluet, une photo pour le moins percutante trône. « 47 raisons pour un contournement ferroviaire à Lac-Mégantic », lit-on sur un fond de voie ferrée où sont couchées 47 personnes. « Cette photo a dérangé, c’est sûr. Mais c’était pour dire : assez ! On se fait dire que le fédéral peut renvoyer des trains ici n’importe quand et qu’on peut rien contre ça. C’est l’impuissance totale pour nous autres, ça ! Qui se rajoute par-dessus tout le reste : la peine, l’injustice, l’abandon et l’humiliation. Ça en fait pas mal à porter. On n’en veut plus, des trains. »

On se fait dire que le fédéral peut renvoyer des trains ici n’importe quand et qu’on peut rien contre ça. C’est l’impuissance totale pour nous autres, ça! Qui se rajoute par-dessus tout le reste: la peine, l’injustice, l’abandon et l’humiliation. Ça en fait pas mal à porter. On n’en veut plus, des trains.