Des plaies toujours vives

Gilles Fluet, devant l’unique wagon qui reste toujours debout dans le parc industriel de Lac-Mégantic. L’homme de 66 ans venait tout juste de sortir du MusiCafé quand le convoi ferroviaire a heurté le bâtiment.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Gilles Fluet, devant l’unique wagon qui reste toujours debout dans le parc industriel de Lac-Mégantic. L’homme de 66 ans venait tout juste de sortir du MusiCafé quand le convoi ferroviaire a heurté le bâtiment.
Dans la douceur du 6 juillet 2013, l’ordinaire s’est effacé à Lac-Mégantic. Au passage d’un train meurtrier, il a été remplacé par un qui-vive perpétuel, dont les effets ravageurs se font toujours sentir, un an après la tragédie.

Quand l’orage a frappé dans toute sa force le 26 mai dernier sur Lac-Mégantic, plusieurs citoyens ont été envahis par la peur. Une peur sourde, qui prend aux entrailles, qui coupe le souffle, qui bataille contre la raison pour qu’elle ne puisse l’atténuer. La peur de replonger dans le drame. Sur sa page Facebook, Guy Ouellet confie son tourment : « Le tonnerre et les éclairs me font flipper j’ai l’impression de revivre le 6 juillet :((( »

Un an après le drame, les tourments de Lac-Mégantic sont palpables. « Il n’y a personne ici qui n’a pas gardé une séquelle de cette affaire-là, dit Jean Gauthier, un résidant de Fatima. Il y a toujours quelque chose qui nous replonge dans cette nuit horrible ici. » Comme cet orage, dont tous ou presque nous ont parlé.

Fragiles. Sensibles. À fleur de peau. Les Méganticois n’ont pas encore fait la paix. Car tout les ramène au passage du train fantôme de la Montreal, Maine and Atlantic (MMA), qui est entré dans la ville à une heure du matin, plusieurs de ses citernes chargées de pétrole brut incendiant violemment le coeur de la ville. 47 personnes ont perdu la vie dans le brasier.

« C’est carrément la détresse qui se vit ici, dit Gilles Fluet, 66 ans. Pis de l’extérieur, l’image qui passe c’est que toute va bien à Mégantic. Ça me choque ! » Sur la table de la cuisine, cet homme né à Mégantic a étendu tout son dossier. Des photos. Des articles de journaux. Des plans qu’il a annotés. « Je venais juste de sortir du MusiCafé quand le train est entré. Il est passé en arrière de moi, il sifflait. Il est sorti du noir comme un fauve qui s’en vient attaquer en hypocrite. »

Courir. Courir encore plus vite. Hurler à la volée « Sortez ! Sortez de vos maisons ! » en espérant que les résidants d’autour quittent le bercail avant d’être coincés par le feu. C’est tout ce que Gilles a pu faire. « On se dit : Je m’en sors, ou je m’en sors pas, mais je vais faire ce que je peux. » Sur un des plans aériens montrant la zone rouge, il pointe la rangée de wagons qui se sont échoués les uns sur les autres, devant le MusiCafé. « S’ils n’avaient pas stoppé leur course comme ça, le feu me rattrapait. » Devant l’unique wagon qui reste toujours debout dans le parc industriel, Gilles prend la pause pour la photo. Il n’est pas troublé de s’approcher de ce vestige oublié, que d’autres associent à l’arme du crime. « Ce wagon-là, ça me dérange pas de le voir encore ici. Il m’a sauvé la vie. »

Psychothérapie avec les touristes

Il connaissait tous les défunts. Il n’a perdu ni maison ni travail, mais bien une partie de lui dans cette tragédie. « Les premières semaines, je ne dormais plus. Je faisais des cauchemars », explique Gilles Fluet, qui a rapidement décidé de se joindre à un groupe de soutien. Dès qu’il l’a pu, il a refait pas à pas le trajet de la course folle qui l’avait gardé en vie. « Je l’ai remarché des tonnes de fois, comme pour repasser sur les événements, les intégrer. »

Sur le parvis de l’église Saint-Agnès, il a croisé des dizaines de touristes venus voir pour croire. « Ils le savent pas, mais j’ai fait ma psychothérapie avec eux autres. Ils voulaient entendre un survivant ? Moi ça me faisait du bien de parler. Faque je leur ai tout raconté. »

D’autres ont opté pour la réclusion, le déni, le silence. « J’ai exhorté beaucoup de gens à demander de l’aide, mais il y a encore malheureusement beaucoup de tabous entourant la détresse psychologique », explique l’abbé Steve Lemay, curé de Lac-Mégantic. Dans l’église Saint-Agnès où l’on s’affaire ces jours-ci à planifier les commémorations des 5 et 6 juillet prochains, la vue sur la « zone rouge » est poignante.

Inquiet pour ses paroissiens dont la détresse est palpable ? « Je ne parlerais pas nécessairement de détresse généralisée », tempère l’homme, qui lui aussi garde ses petites séquelles. « Il y a des gens qui ne vont pas bien, je ne nie pas ça. Mais la population n’est pas un bloc monolithique. Il y en a aussi d’autres qui vont bien. Partout on sent une certaine usure. L’usure de ce qui ne se règle pas aussi vite qu’on le voudrait, une impatience aussi, et de la peine. »

Jean Gauthier a conservé plusieurs mois une peur du noir, qu’il n’avait jamais ressentie avant. Sophie Bilodeau est tellement anxieuse et habitée par la peur qu’un « train plein de pétrole repasse ici » qu’elle s’est mise à se ronger les ongles et les doigts au sang, comme en font foi tous les diachylons qui recouvrent le bout de ses mains. Gilles Ouellet, dont la conjointe Diane Bizier est décédée dans le MusiCafé, ne peut plus voir un train rouler sur une voie ferrée sans être envahi par un sentiment de panique. René est encore en arrêt de travail 11 mois après le drame. D’autres ont des problèmes de peau imposants, eczéma et zona. Croisé sur la rue, Jean-Marc l’avoue : il « picole » drôlement depuis l’été dernier. « J’ai plein d’amis qui boivent tout seuls chez eux le soir. On boit pas mal trop. »

Une ville en chantiers

La belle sérénité et la quiétude des lieux sur lesquelles Lac-Mégantic s’est bâti une douce réputation de villégiature sont désormais difficiles à deviner dans ce lieu de détours, poussière, camions, bruits de construction. Les chantiers sont omniprésents dans la ville. La zone incendiée est inaccessible, et des travailleurs s’y affairent, charroyant des monticules de terre souillée. Le quartier Fatima, désigné pôle d’attraction commerciale, est en voie d’expropriation. Et la rue Laval, qui restait l’artère centrale de la ville jusqu’à l’église, est fermée car on la refait entièrement (une opération qui n’a rien à voir avec le sinistre). « Il y a des chantiers partout où l’on va, dit Jean Gauthier. On ne se reconnaît nulle part. On est un peu perdus pour tout dire. »

Dans les rues, les maisons en vente se multiplient. « On a enlevé notre pancarte ce matin », dit Sophie Bilodeau. Elle et son conjoint Sébastien Roy avaient choisi de quitter Nantes pour venir « avoir la paix à Lac-Mégantic ». Deux semaines avant le drame, ils emménageaient dans leur nouvelle maison. « On l’a mise en vente presque tout de suite, dit Sophie, qui se dit toujours hantée par la tragédie. Hier, on s’est levés pis on a décidé d’aller s’acheter une piscine et un spa. On s’était dit : OK, on reste. La vie va reprendre ! Mais ce matin, c’est revenu, je me suis levée tout à l’envers. »

Ces jours-ci, c’est la commémoration qui tenaille le curé Lemay. Cet événement devrait permettre aux familles endeuillées, à la ville bouleversée, de faire la paix. Mais… « On est pris à commémorer des événements qui n’appartiennent pas encore au passé ! Mais on a encore les deux pieds dans le deuil. On n’est pas encore dans le souvenir. »
5 commentaires
  • Pierre Labelle - Inscrit 21 juin 2014 06 h 10

    À vous toutes et tous...

    Soyez assurer gens de Lac-Mégantic, que ce prochain 6 juillet vous ne serez pas seul à vous souvenir. Je suis certain que tout le Québec sera à vos côté, pour partager cette peine qui vous habite encore aujourd'hui. De tout coeur je vous souhaite; bon courage et bonne continuation pour "les chemins" qui vous reste à parcourir.

    Pierre Labelle.

    Gatineau.

  • Paolo Mitriou - Inscrit 21 juin 2014 11 h 58

    Pas de guérison sans "LA VOIE"

    Vous savez ce qui peut "commencer" à guérir le mal qui a envahi tous les méganticois depuis la tragédie?

    Étant méganticois, habitant à quelques dizaines de mètres du lieu de l'enfer du 6 juillet 2013, ayant vu de mon salon l'ampleur absolument incroyable de feu ravageant ma ville, je peux vous dire quelle est la seule solution qui peut commencer à nous redonner l'espoir en l'avenir. Il faut absolument que le plus grand responsable de cette tragédie, l'irresponsable gouvernement fédéral (par sa déréglementation stupide, son laxisme dans le contrôle et la surveillance du transport ferroviaire, par les dérogations irréfléchies accordées à une compagnie de broche à foin) annonce dans les plus brefs délais la construction rapide de la voie de contournement ferroviaire tant espérée par tous les méganticois. Pas une annonce lors de la prochaine campagne électorale, pas une annonce dans 6 mois ou dans trois ans, mais une annonce "hier" ou dans les minutes ayant suivi la catastrophe.

    Tout ce qui est fait en attendant cette annonce incontournable ne peut rien changer à notre détresse. Pourquoi investir autant pour décontaminer le centre-ville et pour reconstruire tout ce qui nous manque et ne pas débuter dans les plus brefs délais possibles la construction de cette fameuse voie de contournement? On nous annonce qu'entre le moment de la tragédie et les cinq prochaines années la quantité de pétrole transportée par convois ferroviaires sera multipliée par plusieurs centaines de fois. Pas besoin d'être un génie des mathématiques pour comprendre que la ville située en bas de la deuxième plus grande dénivellation ferroviaire au Canada est exposée à une très possible répétition de cette tragédie. Tout ce qui est fait en attendant ne saurait nous rassurer puisqu'on sait maintenant que tout cela pourrait être à nouveau détruit avant même que le tout soit terminé.

    Il n'y aura jamais de repos pour les méganticois tant que la voie de contournement ne sera pas devenue une réalité

  • Francis Gendron Mayers - Inscrit 21 juin 2014 14 h 44

    La solidarité...

    est le seul remède... à ce genre de drame...

    • Francis Gendron Mayers - Inscrit 21 juin 2014 19 h 16

      Toutes mes sympathies.

  • Marius Jutras - Inscrit 23 juin 2014 10 h 25

    Des personnes… Lac-Mégantic 2013

    Le 29 septembre dernier, en revenant de la Beauce, nous avons fait un léger détour à Lac-Mégantic, un peu par curiosité, à cause de l’accident de chemin de fer du juillet précédent. Cette tragédie que nous avions pu voir aux informations de la télévision. En tant que visiteurs, nous espérions, surtout, rencontrer des personnes.

    Nous sommes arrivées à Lac-Mégantic ce dimanche-là par la voie qui nous amenait au cœur de la ville, dans laquelle nous n’avons pas pu entrer. Il était environ dix-neuf heures, il faisait noir et des gardes de sécurité nous ont indiqué comment contourner la cité en passant par le parc industriel pour repérer un restaurant à l’autre extrémité de la zone sinistrée; au croisement des rues Laval et Frontenac.

    « Zone sinistrée ». C’est la première impression qui nous vient à l’esprit en approchant de nuit par la route 204. De puissants projecteurs éclairent la barrière d’accès au périmètre délimité par une haute clôture de métal grillagé. Même, par cette belle soirée automnale, des camions transportaient de la terre contaminée et divers matériaux, sous la surveillance des gardiens.



    Après le souper, nous avons convenu de ne pas visiter les lieux immédiatement. Nous avons trouvé à nous loger avec l’intention de remettre le pèlerinage au lendemain.

    Dès neuf heures, ce lundi matin, nous parcourions les rues autour de la clôture. Une odeur huileuse de pétrole nous collait aux narines.

    À ma surprise, à la première intersection, je rencontre un homme dans la quarantaine qui buvait son café sur le trottoir en marchant devant une maison. Après l’avoir salué, il me raconte le drame qu’il a vécu. Il me regarde dans les yeux et il répond aux questions qu’en cour de conversation je lui pose. Il me dit que les dommages matériels ont été remboursés par ses assurances et qu’il n’a toujours pas de bureaux de service. Qu’il reprend le gout au travail! Plus il parle, plus je constate que son regard se détache du mien et devient inexpressif