À travers l’orage

Pierre Gauthier a rapporté des souvenirs douloureux du jour J, dont l’image de l’aumônier du Régiment de la Chaudière à genoux dans le sable en train de donner les derniers sacrements à ses amis.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Pierre Gauthier a rapporté des souvenirs douloureux du jour J, dont l’image de l’aumônier du Régiment de la Chaudière à genoux dans le sable en train de donner les derniers sacrements à ses amis.

« Quand je repense au débarquement de Normandie, c’est comme si j’avais passé dans un gros orage et qu’il n’y avait pas eu un brin de pluie qui m’a touché », se rappelle Germain Nault, assis confortablement dans son fauteuil, dans sa résidence de Sherbrooke, en Estrie. Il y a 70 ans jour pour jour, cet ancien combattant de 93 ans s’est retrouvé en plein coeur d’un véritable carnage à quelques mètres de la plage Juno à Bernières-sur-Mer. Autour de lui, des milliers d’hommes ont été tués dans les échanges de coups de feu entre les forces alliées et les Allemands. La mer s’est transformée en bain de sang et, par miracle, il s’en est sorti vivant.

 

« J’ai toujours cru que j’avais un chemin tracé, je crois en la providence. Pendant la guerre, je me disais que, si mon tour était venu, je n’y pouvais rien », raconte-t-il avec beaucoup de lucidité et d’éloquence.

 

À plusieurs reprises ces dernières années, Germain Nault s’est rendu en Normandie, où 900 soldats du régiment de la Chaudière de Lévis ont débarqué le 6 juin 1944. Seulement ce jour-là, 155 d’entre eux y sont morts. « Les soldats qui ont participé au Débarquement, c’est comme si on nous avait envoyés à l’abattoir », estime M. Nault avec la voix toujours empreinte d’émotion en se souvenant de toutes les horreurs gravées dans son esprit.

 

Comment oublier ces corps flottants dans l’eau, ces soldats mutilés qui gémissent sur le sable et le bruit assourdissant des canons ? « Je suis tombé sur un ami d’enfance ce jour-là. Je n’avais pas besoin d’être docteur pour savoir qu’il était mort. Il devait avoir 12-13 balles dans son chapeau. Je me suis mis alors à pleurer, mais je me suis vite ressaisi. S’il avait fallu que je me mette à pleurer tout le monde, je ne m’en serais jamais sorti, dit-il. Je crois que c’est à ce moment-là que je suis devenu un vrai soldat. »

 

À l’époque, Germain Nault n’avait qu’une vingtaine d’années lorsqu’il a accepté de s’enrôler volontairement. Il était jeune, insouciant et n’avait pas peur de défier la mort. Lorsqu’il raconte maintenant ses histoires au front, M. Nault est vraiment intarissable. Il tient à partager ses aventures avant qu’il ne soit trop tard.

 

À travers les balles

 

Au Québec, il reste d’ailleurs à peine une douzaine de soldats qui ont participé au Débarquement et qui sont toujours en vie. Il faut dire qu’ils ont en moyenne 89 ans. Il reste par contre une quarantaine d’anciens combattants du Régiment de la Chaudière, le seul francophone, qui ont participé à l’effort de guerre qui a suivi.

 

Pierre Gauthier est un autre de ces survivants revenus des contrées lointaines. Dans sa maison de Chambly, cet ancien combattant, qui a franchi le cap des 90 ans, en a long à dire sur ce jour fatidique. À 19 ans, il se plaisait à dire qu’il était un jeune homme fringant qui ne pensait qu’« à boire du calvados et à flirter avec les filles ». Avant le Débarquement, il s’était bien entraîné, mais jamais il n’aurait pu imaginer que sa vie serait chambardée pour toujours. Le 6 juin 1944, il s’est retrouvé à courir à travers les balles pour tenter de sauver sa peau. Il a finalement réussi à se mettre à l’abri, tout en voyant plusieurs de ses frères tomber au combat. « L’image que je garde la plus claire est celle du padre Huard, l’aumônier du régiment, qui est à genoux dans le sable en train de donner les derniers sacrements à mes amis », raconte M. Gauthier en fermant quelques secondes les yeux.

 

Après cette journée interminable, la suite des événements a été tout aussi mouvementée. À deux reprises, il a été gravement blessé. « Une fois, un soldat allemand m’a tiré en pleine face, mais la balle m’a frôlé la joue et j’ai été brûlé sur tout le côté du visage. Mes compatriotes se moquaient de moi parce que j’avais plein de gales et que je pognais moins avec les filles, se souvient-il. La deuxième fois, j’ai reçu un éclat d’obus dans le dos qui est remonté jusqu’à mes poumons. Ce jour-là, la guerre a pris fin pour moi. »

 

Mais son cauchemar était loin d’être terminé. De retour au pays, M. Gauthier reconnaît qu’il était agressif. « J’allais à la taverne, je prenais quelques bières avec les gars et il ne fallait pas que quelqu’un me regarde de travers. J’étais toujours prêt à me battre, confie-t-il avec un peu de regret. La guerre, c’est dur. Il y a des gars qui ont perdu la boule en Normandie, ils n’étaient pas capables de subir le stress et il n’y avait pas de pleurnichage dans ce temps-là. Quand un gars mourait, on s’amusait à dire : “C’est dommage parce qu’il me devait un paquet de cigarettes !” »

 

En replongeant dans ses souvenirs douloureux, Pierre Gauthier déplore le peu d’intérêt que les histoires de vétérans suscitent de nos jours. « Les gens ne nous voient pas. On nous sort une fois par année le 11 novembre et après, il n’y a plus rien. On n’est pourtant pas des citoyens ordinaires. On était des hommes prêts à donner notre vie pour les leurs. Quand j’entends tous ceux qui parlent maintenant de liberté, je me demande souvent s’ils seraient prêts, eux, à donner leur vie pour leur pays. »

3 commentaires
  • Daniel Gagnon - Abonné 6 juin 2014 11 h 25

    « Les gens ne nous voient pas... »

    Monsieur Gauthier, mes oncles ont traversé comme vous là-bas dans l’enfer, sur les côtes de Normandie pour se faire blesser, canarder, mitrailler et ceux qui en sont revenus, sont revenus aussi avec des éclats d’obus dans les os, et des cauchemars pour la vie.

    « Les gens ne nous voient pas... » dites-vous avec raison.

    Comme c'est triste et ingrat en effet.

    Quand on pense, Monsieur Gauthier, que le premier ministre Stephen Harper ne vous voient pas, c'est vraiment triste et hypocrite de la par de son oublieux gouvernement conservateur, et vos confrères des Anciens Combattants ont raison de protester devant son indifférence égoïste.

    Chapeau, Monsieur Gauthier, vous avez toute notre admiration!

  • Daniel Gagnon - Abonné 6 juin 2014 14 h 49

    « Les gens ne nous voient pas... »

    « Les gens ne nous voient pas... » dites-vous avec raison.

    Comme c'est ingrat en effet.

    Quand on pense, Monsieur Gauthier, que le premier ministre Stephen Harper ne vous voient pas, c'est vraiment triste et hypocrite de la par de son oublieux gouvernement conservateur, et vos confrères des Anciens Combattants ont eu raison de protester devant son indifférence égoïste.

    Chapeau, Monsieur Gauthier, vous avez toute notre admiration et notre respect!

    • Daniel Gagnon - Abonné 6 juin 2014 16 h 05

      ...que le premier ministre Stephen Harper ne vous voit pas, c'est vraiment triste et hypocrite de la part de son oublieux gouvernement conservateur...