Comme ça m’plaît!

L’ouvrage met un baume réel sur les blessures que peut laisser l’expérience de l’allaitement sur le coeur d’une mère.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’ouvrage met un baume réel sur les blessures que peut laisser l’expérience de l’allaitement sur le coeur d’une mère.

Faut-il mettre fin à la promotion de l’allaitement ? C’est une des idées audacieuses lancées dans un ouvrage collectif qui secoue le discours habituel. Un ouvrage qui sort — enfin — de l’opposition bon lait/mauvais lait, laquelle devient facilement celle de la bonne mère/mauvaise mère.

 

« Nous nous sommes bien gardées de prendre le parti du pour ou du contre. […] Nous avons choisi la ligne médiane, celle qui ne craint ni les nuances ni les discussions constructives », écrit en préface de La promotion de l’allaitement au Québec la codirectrice de l’ouvrage Catherine Chouinard.

 

Depuis 20 ans, la promotion de l’allaitement au Québec s’est intensifiée. Les mères sont désormais majoritaires à tenter l’expérience. Toutefois, explique la deuxième codirectrice de l’ouvrage, la sociologue Chantal Bayard, « on observe que les mères vivent de forts sentiments de honte, de regret, de culpabilité. Nous sommes peut-être rendus à une autre étape, celle de nous poser des questions sur la façon dont nous en faisons la promotion ».

 

L’ouvrage met un baume réel sur les blessures que peut laisser l’expérience de l’allaitement sur le coeur d’une mère. Il permet de comprendre l’origine de ces sentiments et, surtout, de voir qu’il est possible de cheminer vers un discours plus sain.

 

L’allaitement est un phénomène naturel, certes, mais aussi social. Il ne peut être réduit à une simple fonction biologique garantissant la meilleure santé de la nation.

 

Relents catholiques et machistes

 

Remonter l’horloge du temps permet de mieux comprendre d’où nous sommes partis — et l’historienne Denyse Baillargeon, dans une brillante démonstration, montre que le chemin à parcourir était long !

 

Jusqu’aux années 1960, rappelle-t-elle, les francophones étaient affligés du plus fort taux de mortalité infantile au pays, fléau attribué à la « grève » de l’allaitement chez les femmes québécoises. Dès lors, promotion de l’allaitement et survie du peuple canadien-français deviennent des questions étroitement liées, tant dans l’esprit des médecins que dans celui des autorités religieuses.

 

Les diarrhées causées par un lait contaminé étant responsables d’hospitalisations et de décès de nourrissons, il n’y avait qu’un pas à franchir pour accuser les mères d’être seules responsables de ces morts, puisqu’elles s’abstenaient d’allaiter « sans raisons valables ». On faisait alors peu de cas des nombreuses raisons sociales qui expliquaient probablement ce faible taux d’allaitement : pudeur inculquée par l’Église, pauvreté, grossesses nombreuses et rapprochées, nécessité de travailler, etc.

 

Arrive la pasteurisation généralisée. Après la Seconde Guerre mondiale, les maladies intestinales cessent d’être la première cause de décès des nourrissons. Les médecins se désintéressent de l’allaitement.

 

Des relents de ce discours passé persistent toutefois dans la manière dont l’allaitement est abordé aujourd’hui. En prendre conscience peut nous aider à passer à une autre étape, estime Chantal Bayard. « On voit que, par le passé, on a voulu éduquer les mères sur la bonne façon de prendre soin de leurs enfants, et on vit encore les relents de ça aujourd’hui. L’idée que la mère n’est pas capable de prendre des décisions est toujours vivante. Pour moi, il faut informer, soutenir, mais, en définitive, les décisions des femmes doivent pouvoir se prendre en toute liberté. »

 

En finir avec la promotion

 

Une analyse de l’histoire plus récente à travers la lorgnette du guide Mieux vivre avec notre enfant, distribué à tous les nouveaux parents depuis plus de trente ans, apporte de l’eau au moulin. La chercheuse Martina Chumova souligne que, des années 1980 à 2001, le lait maternel passe du statut de « choix » parmi d’autres à celui d’aliment aux propriétés « inimitables ». À partir de 2003, la promotion de l’allaitement maternel se fait insistante, et plusieurs parents réagissent mal à un discours perçu comme culpabilisant. Depuis 2008, le guide transmet un message « moins unilatéral », juge Mme Chumova : « on reconnaît la diversité des modes d’alimentation des bébés et des expériences des parents », écrit-elle.

 

La professeure en communication Manon Niquette y va d’une proposition. « Il est impératif de mettre fin à la promotion de l’allaitement et de se consacrer plutôt à la promotion du soutien pour les femmes désireuses d’allaiter », écrit-elle. Et ce, en incluant aussi les mères qui ne désirent pas allaiter ou qui ont sevré leur enfant : « chaque femme doit se sentir la bienvenue », rappelle-t-elle. Plutôt que d’utiliser les taux d’allaitement comme indicateur d’efficacité des politiques et des messages de santé publique, il serait temps, estime-t-elle, de mesurer la satisfaction liée à l’expérience d’allaiter.

 

« J’aimerais qu’on réfléchisse collectivement, dit Chantal Bayard. L’idée, c’était de lancer une discussion, d’y contribuer. »

La promotion de l’allaitement au Québec Regards critiques

Collectif sous la direction de Chantal Bayard et Catherine Chouinard Éditions du Remue-Ménage Montréal, 2014, 207 pages

La promotion de l’allaitement au Québec : Regards critiques

Collectif sous la direction de Chantal Bayard et Catherine Chouinard