La grande forge de l’histoire

Historien et sociologue, Gérard Bouchard est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs à l’Université du Québec à Chicoutimi. Il a notamment publié avec Alain Roy La culture québécoise est-elle en crise ? (Boréal, 2007). En entrevue avec le journaliste Stéphane Baillargeon, il cause tradition, valeurs et inconscient collectifs.

Qu’est-ce que la tradition pour vous ?

 

La « tradition » est justement un de ces concepts remis en question à cause de l’évolution des dernières décennies, à cause de la fluidité qui s’est emparée des catégories culturelles, assez fixes auparavant. À mon avis, c’est un concept qui doit être entièrement repensé. Cette idée se rapproche de celle de la mémoire, celle d’une société ou d’une nation. Moi, ce qui m’intéresse, c’est l’idée que les valeurs qui prévalent dans une société ont été forgées dans son histoire. Il y a là un curieux paradoxe parce qu’en général, ces valeurs sont universelles. Par exemple, au Québec, on pourrait dire que les valeurs auxquelles nous sommes particulièrement sensibles, ce sont les valeurs d’égalité, d’affirmation collective, de laïcité ou de démocratie.

 

En général, quand on propose de nourrir des valeurs nationales ou collectives avec des valeurs universelles, ça paraît très académique et peu ancré dans l’histoire et la réalité. C’est le contraire. Certaines de ces valeurs, celles inscrites dans les chartes, sont pour moi surinvesties à cause de l’histoire de ces sociétés justement. Elles ne sont pas parachutées : elles sont imbriquées dans la tradition et en émergent.

 

Prenons l’exemple de l’égalité alors. Comment se réalise cet échange entre le local et l’universel, le présent et la tradition ?

 

Chaque société s’approprie cette valeur universelle en fonction de son histoire. Pour les États-Unis, l’égalité désigne l’égalité des chances au départ de la carrière : « the quality of opportunities ». L’inégalité qui se creuse par la suite ne pose pas problème, dépend du talent de chacun, et il n’y a pas de scandale dans cette situation. En France, on parle de l’égalité de citoyens parce que la culture républicaine se forge dans la haine des privilèges. Au Québec, comme dans les pays scandinaves, l’égalité se rapporte aux conditions de vie de tous.

 

Pour nous, il s’agit bien sûr de valeurs forgées dans l’expérience de la colonisation. Ce qui me conduit à dire qu’une société valorise dans son présent ce dont elle a été privée dans son passé. Pour une société colonisée, les luttes menées pour s’affranchir sont considérées comme fondatrices. Les valeurs qui manquent sont donc valorisées. La liberté par exemple, la justice sociale ou l’égalité, toutes ces valeurs bafouées dans la colonisation. Les sociétés colonisées développent même une hypersensibilité par rapport à ces valeurs.

 

Voilà donc ce qu’évoque la tradition pour moi. Pas les coutumes, les rituels, les commémorations. Pour moi, le coeur de la tradition concerne les expériences vécues à même lesquelles une société a développé une sensibilité particulière à des valeurs qui deviennent transcendantes et qui influent sur le devenir. La tradition n’est donc pas figée dans le passé. On ne la répète pas par habitude. C’est au contraire ce qu’il y a de plus vivant dans une société. C’est la matière même de la continuité.

 

Pour vous, cette tradition vivante s’appuie sur de grands principes fondateurs, ce que vous appelez des mythes. Comment définissez-vous cette idée ?

 

Je travaille de plus en plus sur les imaginaires collectifs. On n’invente pas à partir de zéro : on invente à partir de couches très profondes de l’inconscient. J’aime emprunter cette image : cet inconscient nous fournit le clavier et on peut créer sur ce clavier. Pour moi, cette structure très profonde a rapport aux mythes, aux représentations collectives porteuses de valeurs et de croyances qui se sont sacralisées, soit par le religieux soit autrement.

 

Prenons l’égalité des races. Peut-on imaginer quelqu’un qui puisse s’en prendre en Amérique du Nord à cette valeur sacralisée ? Regardez ce qui est arrivé au propriétaire des Clippers de Los Angeles après ses déclarations racistes : il a été banni à vie de la NBA. On ne touche pas à un mythe, un mécanisme universel positif. En Occident, on ne touche plus non plus à l’égalité hommes-femmes.

 

Quels sont ces grands mythes directeurs au Québec, ces valeurs fondamentales ?

 

Pour moi, il y en a deux. L’idée que nous formons une culture minoritaire et qu’on a le devoir de lutter constamment pour assumer notre avenir. Le second, c’est que nous avons été victimes de dominations de toutes sortes (la Conquête, le clergé, etc.) et que nous avons le devoir de nous affranchir.

 

Quel est l’état de ces deux forces actives, de cette tradition vivante ?

 

Il y a des raisons de penser qu’ils perdent de la vitesse. Le rapport des jeunes à la langue française ne semble plus aussi organique. La cause de la souveraineté, qui incarne en politique l’idée de l’affranchissement des dépendances, semble être un autre ressort en train de se détendre. Je ne dis pas que c’est fini. Ça peut rebondir. On arrive quand même à se poser la question : ces mythes directeurs sont-ils en train de perdre leur emprise ? Si c’est le cas, on ne verra pas avant 20 ans. Et si c’est le cas, il faut se dire que dans l’histoire d’une société, ce genre de période est toujours difficile. Ça génère de l’angoisse, de l’incertitude et une impression de vide. On lit de plus en plus ce mot. Le Québec serait dans un vide symbolique. Il aurait perdu ses repères, son âme, sa direction. Ce sentiment est assez rependu aujourd’hui.