Y a-t-il des classiques en philosophie ?

Emmanuel Kant
Photo: Archives Emmanuel Kant

Depuis ses origines grecques, la philosophie n’a cessé de construire son histoire. Déjà, Aristote, au livre A de la Métaphysique, propose le récit des doctrines qui ont compté à ses yeux jusqu’à lui. Platon s’y voit réfuté, mais cette réfutation met en place le mécanisme constitutif de l’histoire de la philosophie : rétrospectivement, chaque penseur entreprend de juger le passé en le récapitulant et de montrer en quoi sa pensée représente un progrès. C’est ainsi que se forme la grande chaîne des classiques de la philosophie : en font partie les philosophes à qui on reconnaît un rôle dans l’histoire de la pensée. Les autres — tous les autres, et ils sont très nombreux — tombent dans les plis et, même s’ils ont été des penseurs d’exception, ils n’atteindront jamais le statut des penseurs « classiques ».

 

Pour plusieurs, ce dispositif est discutable. Ne pas être un « classique » veut-il dire qu’un penseur est mineur et qu’on peut se dispenser de le lire ? Les philosophes hésitent : plusieurs aiment bien manier le couteau qui rejette aux ténèbres extérieures tous ceux qui ne marchent pas sur le sentier des crêtes. Voyez Bertrand Russell : son histoire de la philosophie est un chef-d’oeuvre de l’exclusion. Par comparaison, Hegel est oecuménique et a le souci de réintégrer tout le monde dans une vaste fresque qui s’appelle La phénoménologie de l’esprit. On en dirait autant plus récemment de Jacques Derrida, formidable lecteur de toute la tradition.

 

Cet aspect distingue les classiques de la philosophie des classiques littéraires, qui ne reposent quant à eux sur aucun critère de progrès. Qui oserait dire que Joyce met hors jeu Flaubert ? C’est pourtant la partie qu’affectionnent les philosophes, car leur domaine est celui de la vérité.

 

On trouve plusieurs critiques pour contester la pertinence de ce critère en philosophie, mais reconnaissons que les classiques littéraires ne s’imposent jamais de cette manière. C’est pour leur force intrinsèque qu’on les promeut, alors que les classiques de philosophie doivent d’abord être reconnus tels à leur place dans une histoire. Les qualités littéraires des oeuvres philosophiques ont certes une importance, il suffit de citer Platon ou Descartes, mais si on ne considérait que leur beauté ou leur profondeur, elles ne seraient jamais intégrées dans le répertoire des classiques. C’est leur contribution à l’histoire de la pensée qui fonde leur importance et requiert qu’on les lise encore aujourd’hui.

 

Les classiques de la philosophie sont donc d’abord les oeuvres qui jalonnent son histoire. On pourra toujours discuter sur le rôle de tel ou tel penseur, avec le temps cette liste a atteint le statut d’un véritable canon. Platon, Aristote, Épicure, Cicéron, Plotin, saint Augustin, Anselme de Cantorbéry, Thomas d’Aquin, Guillaume d’Occam, Descartes, Kant, Spinoza, Leibniz, Hegel, Marx, Nietzsche, Freud, Wittgenstein, Husserl, Heidegger en font indubitablement partie.

 

Contre cette liste standard, qui est en gros celle des manuels et des programmes d’étude, on peut citer des dizaines de grands noms, mais il n’y a rien à faire : la ligne de démarcation qui les sépare des autres semble inamovible. Pauvre Russell, malgré tous ses efforts, il n’est pas tombé du bon côté, quelque mérite qu’on reconnaisse à ses critiques ! On en dirait autant de tous ces grands penseurs de l’Antiquité tardive, du Moyen Âge, de la Renaissance, des Temps modernes ; auteurs d’oeuvres admirables, ils appartiennent à la seconde cohorte et, si on veut les qualifier de classiques, alors tous les philosophes qui ont une oeuvre sont des classiques.

 

Qu’ils aient contribué à poser plus clairement un problème, qu’ils aient risqué une hypothèse audacieuse pourra les sauver de l’oubli, mais qui lit encore Malebranche ou le grand Proclus ? Ce sont des maîtres, mais cela ne suffit pas : ils ne sont des « classiques » que pour le petit nombre des conoscenti qui en font l’objet de leur passion érudite et qui finissent pourtant souvent par éclairer le rôle qu’ils ont joué dans la pensée de ceux qui ont reçu la sanction de la tradition.

 

Une vie ne suffit pas à connaître, ce qui s’appelle connaître, ne serait-ce qu’une seule des grandes oeuvres philosophiques. Il ne faut sans doute pas se plaindre que la philosophie soit si rude à l’égard de ceux qui jalonnent sa longue histoire, ils sont déjà nombreux et encore n’avons-nous rien dit du fait qu’il s’agit d’une histoire occidentale, oublieuse de tout ce qui s’est pensé ailleurs et autrement. Averroès, Nishida, vous connaissez ?