Après l’enfer de la déportation, le gouffre de l’alcool

Moses Nowkawalk et Martha Flaherty, déportée à Grise Fjord à l’âge de cinq ans, se sont retrouvés au pensionnat de Churchill, où ils ont été envoyés, sans savoir qu’ils étaient cousins.
Photo: Caroline Montpetit Le Devoir Moses Nowkawalk et Martha Flaherty, déportée à Grise Fjord à l’âge de cinq ans, se sont retrouvés au pensionnat de Churchill, où ils ont été envoyés, sans savoir qu’ils étaient cousins.

Inukjuak — En 1953 et 1955, 19 familles d’Inuits ont été déportées de la côte de la baie d’Hudson à 2000 kilomètres au nord, dans le cercle polaire, dans le but caché d’assurer la souveraineté canadienne dans l’Arctique. Ce week-end, l’équipe de Marquise Lepage, d’Évangéline De Pas et de Geneviève Thibert lançait à Inukjuak un site Web, Iqqaumavara.com, sur cet épisode sombre de l’histoire canadienne. Le Devoir y était. Deuxième de deux textes.

Quand les Inuits déportés de Resolute Bay ont finalement eu accès à la base militaire située à quelques kilomètres de leur campement, au milieu des années 1960, cela aurait pu être une bonne nouvelle. Pourtant, pour plusieurs, ce tournant a cependant marqué le début d’un autre enfer.

 

Car dans cette base militaire, il y avait un bar… « Je crois que ce bar s’appelait “ Le club des explorateurs de l’Extrême-Arctique ” ou “ Le club de l’Extrême-Arctique  », raconte Terry Audla, qui a grandi à Resolute Bay et qui est aujourd’hui le président de l’Association des Inuits du Canada (Inuit Tapiriit Kanatami). Terry Audla est interviewé dans le cadre du projet Web Iqqaumavara.com.

 

« Si vous combinez la nostalgie de votre terre natale, la souffrance et la douleur d’avoir été réinstallé, vous avez ce groupe d’individus qui découvre une nouvelle façon d’essayer d’engourdir toute cette souffrance : l’alcool. Le mélange de tout ça. […] Je ne voudrais qu’aucun enfant n’ait à vivre ce que j’ai vécu », raconte Terry, qui est l’une des 40 personnes interviewées dans le cadre du projet Iqqaumavara, ce site Web réalisé par Marquise Lepage avec Évangéline De Pas, Geneviève Thibert, et Martin Comeau.

 

Alcool et violence

 

Avec l’alcool est venue une violence qui a fait de Resolute Bay un endroit lugubre, que plusieurs personnes craignaient de traverser, bien que ce soit la voie obligée pour le transport aérien dans la région. Les enfants risquaient de mourir gelés parce qu’ils se cachaient sous les galeries pour fuir leurs parents qui avaient bu.

 

« J’ai appris à boire dans ce bar. Quand nous avons commencé à boire, c’était comme un démon. […] Nous allions au bar et nos enfants restaient seuls sans beaucoup de surveillance », raconte Markoosie Patsauq, qui n’a arrêté de boire que lorsqu’il a commencé à travailler comme pilote d’avion.

 

Terry Audla se souvient d’avoir un jour volé une pile de National Geographic dans la maison de jeunes de Resolute Bay, qui venait de fermer à cause d’un manque de financement. « J’ai passé tout l’été à lire, et ça a permis à mon univers de s‘agrandir. J’ai compris qu’il y avait plus que Resolute Bay, plus que ce que je vivais. Cela a vraiment ouvert mes horizons », raconte-t-il.

 

À Inukjuak, à 2000 kilomètres de là, les familles restées sans nouvelles de leurs proches étaient quant à elle rongées par l’inquiétude.

 

Lorsque Moses Nowkawalk, resté à Inukjuak, et Martha Flaherty, déportée à Grise Fjord à l’âge de cinq ans, se sont retrouvés au pensionnat de Churchill, où ils ont été envoyés, ils ne savaient même pas qu’ils étaient cousins.

 

« Un jour, j’ai appris que la mère de Martha avait été envoyée à l’hôpital à Montréal, raconte Moses. Je travaillais alors à Kuujjuaq. J’ai payé un billet d’avion à ma mère pour qu’elle aille voir sa soeur à Montréal. Elles ne s’étaient pas vues depuis 20 ans. »

 

Pourtant, lorsque des Inuits du Haut-Arctique ont finalement pu revenir sur la côte de la baie d’Hudson, la réadaptation n’a pas été facile non plus. Les gens que nous avions connus « étaient tous décédés, et les jeunes ne nous connaissaient pas », raconte Lizzie Amagoalik Echalook, la tante de Terry Audla, qui est revenue à Inukjuak par ses propres moyens, à la fin des années 1970. « Les Inuits d’Inukjuak disaient : “ Nous ne voulons pas embaucher des gens de l’Extrême-Arctique ”. » 50% de la population du Haut-Arctique a décidé d’y demeurer, puisque plusieurs y étaient nés.

 

Au début des années 2000, un groupe d’Inukjuak rassemblant des descendants de déportés, dont Aipilie Echalook, a formé le mouvement Nanippisi, qui veut dire « Où êtes-vous ? » en inuktitut. Ils ont amassé des fonds pour aller visiter les communautés de Grise Fjord et de Resolute Bay. La lente guérison de ces communautés déchirées se poursuit encore aujourd’hui.

 

« Nous espérons un autre voyage pour l’année prochaine », dit Aipilie Echalook.

 

Notre journaliste a séjourné à Inukjuak à l’invitation d’Inuit Tapiriit Kanatami.

1 commentaire
  • Marcel Lemieux - Inscrit 14 mai 2014 05 h 19

    Histoire

    Lorque l'on se décidera enfin à enseigner l'histoire du Canada i.e, celle du tout début
    auront nous le courage de parler de ce génocide qui dure depuis plus de 600 ans
    en terre d'Amérique?