Collusion: le gratin politique alerté dès 2002

Devant la lenteur de la SQ, François Beaudry s’était tourné vers l’émission Enquête en 2009. Quelques jours plus tard, l’escouade Marteau était créée.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Devant la lenteur de la SQ, François Beaudry s’était tourné vers l’émission Enquête en 2009. Quelques jours plus tard, l’escouade Marteau était créée.
La collusion est sur le radar des plus hautes instances politiques depuis la fin 2002, sans qu’elles aient été en mesure de déstabiliser « un réseau d’influence » aux tentacules insoupçonnés.

La commission Charbonneau a entendu coup sur coup le lanceur d’alerte et ex-ingénieur-conseil au ministère des Transports du Québec (MTQ) François Beaudry et l’ancien sous-ministre Jean-Paul Lemieux lundi.

M. Beaudry a évoqué l’existence d’un « réseau d’influence » touchant « tous les niveaux, même le politique ». « Lorsqu’une personne côtoie ces réseaux, il comprend qu’il y a des limites qu’il ne faut pas dépasser », a dit l’ex-conseiller spécial au MTQ, en faisant un parallèle avec la situation observée à l’Agence du Revenu du Canada. La mafia y était si bien implantée qu’elle pouvait freiner des enquêtes fiscales sur des entreprises liées au crime organisé.

Grâce à la collaboration d’un entrepreneur qui a risqué sa santé et sa sécurité, M. Beaudry a appris l’existence de systèmes de trucage des appels d’offres élaborés à Montréal, à Laval et au MTQ dès la fin 2002.

À Montréal, le marché était « contrôlé à 100 % par la mafia », a confié l’informateur de M. Beaudry, tandis qu’à Laval, le trucage des appels d’offres était coordonné par l’hôtel de ville, sous la férule de l’ex-maire Gilles Vaillancourt (aujourd’hui accusé de fraude et de gangstérisme).

M. Beaudry se souvient des paroles de son informateur : « Tu ne peux pas imaginer le réseau d’influence de ces gens-là. Jamais je ne parlerai publiquement de ça, même pas à la police », lui avait-il dit.

L’ingénieur a pris les révélations de son informateur encore plus au sérieux, à partir du moment où il lui a annoncé à l’avance le résultat d’un appel d’offres à Laval, en février 2013. Selon M. Beaudry, c’était comme apprendre un jour à l’avance la combinaison gagnante à la loterie.

L’informateur a prédit avec exactitude l’ordre de présentation de huit des dix soumissions, et l’identité de l’entrepreneur gagnant, Construction G. Giuliani. Fait à souligner, tous entrepreneurs ayant participé à cet appel d’offres (sauf un) ont été arrêtés en compagnie de M. Vaillancourt dans le projet « Honoré », en mai 2013.

Tous au courant

Un cercle restreint formé de M. Beaudry, de son supérieur immédiat, Gilles Roussy, et du sous-ministre Jean-Paul Beaulieu a colligé des preuves dans le but d’alerter les policiers.

Le directeur général de la Sûreté du Québec (SQ) Florent Gagné (qui deviendra sous-ministre aux Transports) a été sensibilisé au problème, et M. Beaudry a amorcé une longue collaboration avec la police.

Outre Florent Gagné, la liste des personnes mises au courant, comprend :

– Le ministre des Transports, Serge Ménard, du PQ, et son chef de cabinet, Denis Dolbec. M. Ménard a conseillé au sous-ministre Beaulieu de bien prendre son temps dans une enquête aussi importante et difficile, afin de mettre au jour tous les rouages de la collusion.

– Le successeur de M. Ménard au MTQ, le libéral Yvon Marcoux, et son chef de cabinet, Luc Bastien (un proche de l’organisateur controversé Marc-Yvan Côté).

– Trois hommes qui ont occupé le poste de secrétaire général et greffier (le grand patron de tous les fonctionnaires) sous le gouvernement du PQ (Jean Saint-Gelais) et sous le régime libéral (André Dicaire et Gérard Bibeau). Les trois se sont dits surpris des révélations, a relaté M. Beaulieu.

François Beaudry avait bon espoir que la police fasse une razzia dès 2004, puis en 2005… Et encore en 2006. « Finalement, il n’y a jamais rien eu », constate-t-il. En 2013, l’UPAC a finalement démantelé le réseau lavallois.

M. Beaudry estime que la collusion affecte environ 80 % des contrats provinciaux. Ce chantier a été délaissé par les policiers pendant de nombreuses années. C’est d’ailleurs parce que la SQ avançait à pas de tortue que M. Beaudry s’est tourné vers l’équipe d’Enquête, pour dénoncer publiquement la collusion, en 2009. Huit jours après la diffusion du reportage, les libéraux annonçaient la création de l’escouade Marteau. L’automne dernier, l’Assemblée nationale a décerné à François Beaudry une médaille pour son geste de courage.

Rond-point L’Acadie

La procureure Sonia LeBel a longuement interrogé François Beaudry sur les irrégularités dans l’octroi des contrats du rond-point L’Acadie à Louisbourg, propriété de Tony Accurso.

M. Beaudry a produit une analyse négative au sujet de travaux imprévus de 2,3 millions réalisés par l’entrepreneur. Il a dénoncé ce qu’il percevait comme un dépassement de coûts non autorisé par le MTQ. Le sous-ministre Beaulieu l’a appuyé dans ses démarches. C’est finalement Florent Gagné, lors de sa nomination comme sous-ministre au MTQ, qui a autorisé le paiement des extras à Tony Accurso.

***

Ingérence du libéral David Whissell

L’ex-député libéral d’Argenteuil David Whissell a fait une intervention « inappropriée » et « inacceptable » pour influencer l’octroi d’un contrat du MTQ, a dénoncé un ancien adjoint au sous-ministre, Gilles Roussy, à la commission Charbonneau. Selon M. Roussy, M. Whissell ou un membre de son entourage a passé un appel au directeur du MTQ dans la région des Laurentides et de Lanaudière, Mario Turcotte, en 2003 ou 2004, afin de protester contre l’attribution d’un contrat à une firme dite « outsider ». M. Roussy ne sait pas quelles étaient les intentions du député d’Argenteuil, « mais il n’était pas d’accord avec le résultat de l’appel d’offres », a-t-il précisé. M. Roussy a informé le chef de cabinet adjoint du ministre des Transports de cette manifestation d’ingérence politique.
18 commentaires
  • Claude Kamps - Inscrit 5 mai 2014 10 h 49

    Le but de la commission...

    Je me demande pourquoi on repasse 4 x sur le même sujet à la commission... A quand «les vrais affaires» PLQ etc...
    l'avocate qui questionne reprend 2 ou 3 fois la même idée avec d'autres mots, une vrais perte de temps...Voulu ou non ?

    • Gilles Théberge - Abonné 6 mai 2014 06 h 48

      Oui vous avez raison je ressens les mêmes impressions. Hier on nous a offert un os à ronger, un député libéral qui aurait fait une intervention "inappropriée"... Prenez votre temps à boire votre café il serait étonnant que la CEIC vous en offre un deuxième.

    • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 6 mai 2014 07 h 14

      de 2003 à 2011, il y a eu ingérence politique pour que la SQ enquête sur les municipalités et non sur le régime libérale. Cette situation a été dénoncé publiquement par de l'intérieur même de ce corps de police (La Presse et Radio Canada).

      Finalement, le CEIC a passé beaucoup de temps de même qu'Alain Gravel, sur les municipalités et pas encore trouvé le temps pour nous informer sur la têtes des réseaux.

      Sachant que les membres de la CEIC sont tous des nominations de Charest (post it), il y a peu d'espoir qu'on arrive à faire vraiment le procès du régime. Reste la SQ, et Marion Laprise, les libéraux auront ils sa tête, pour le remplacer par un des leurs ?

    • Alexie Doucet - Inscrit 6 mai 2014 07 h 38

      Est-ce qu'on pourrait nous repasser les nouvelles du tout début, avant la commission d'enquête? quand ces excellents messieurs du PLQ affirmaient ne pas être au courant, et que M. Charest s'acharnait à détourner toute question liée à la construction? Ce serait plus divertissant.

  • Jacques Morissette - Inscrit 5 mai 2014 10 h 58

    Depuis que le monde est monde.

    Depuis que le monde est monde, je cite: «En l'espace de quelques mois, les entrepreneurs et les firmes de génie-conseil ont réussi à contourner cette loi, confirme le témoignage de M. Beaudry.» Les entrepreneurs et les firmes s'adaptent en fonction des valeurs défendues et leurs façons individualistes de voir.

  • Jocelyne Gauthier - Inscrite 5 mai 2014 11 h 21

    Qui ignorait vraiment?

    Je ne peux pas croire que des gens ignoraient que les «crocheries» de Montréal provenaient de gens honnêtes ou tout simplement un peu ignorants.

    Voyons donc: au moins quatre dirigeants tous d'origine sicilienne et du même village que le chef de la mafia Nick Rizotto et ça n'a sonné de cloches chez personne? Le maire Tremblay avait beau être naïf, il me semble que 1+1, ça fait deux partout. Pourquoi est-il aller chercher lui-même Zampino? Il a sûrement reçu des menaces, ce qu'il n'ose pas avouer mais qu'il a quand même laissé entendre. C'est évident que la Mafia contrôlait Montréal et était en passe de contrôler aussi le gouvernement par le biais du Ministère du Transport.

    Que des gens provenant des communautés ethniques fassent partie des conseil municipaux, c'est tout à fait normal, mais que plusieurs proviennent de la même communauté est louche. Si des enquêtes étaient automatiquement faites sur les gens qui se présent comme conseillers, Montréal n'aurait pas eu toutes ces dépenses à des coûts exorbitants.

    J'espère qu'avec la Commission Charbonneau, des précautions seront prises à l'avenir afin d'éviter que Montréal et le Québec ne deviennent une deuxième Italie ou Mexique. Nous sommes trop naïfs et ces bndits en profitent.

    • Louka Paradis - Inscrit 5 mai 2014 21 h 20

      Souvenons-nous que G. Tremblay a été réélu à la mairei malgré le scandale des compteurs d'eau qui avait fait les manchettes dans les médias. Désespérant ! On est repartis pour un tour...

    • Gilles Théberge - Abonné 6 mai 2014 06 h 53

      Non seulement qu'il à été élu malgré les scandales entourant sa gestion, mais pire encore il à été élu trois fois d'affilée.

      Comme Charest l'a été trois fois par le même monde. Et malgré un excellent bilan gouvernemental le gouvernement de Madame à été défait par la gang à Charest...

      Si quelqu'un voulait bien me donner une définition qui tient debout de ce qu'est la sagesse populaire, je suis preneur...

  • Marc O. Rainville - Abonné 5 mai 2014 15 h 43

    Solidarité

    Ce qui n'est pas rassurant, c'est de savoir que même si nos dirigeants anglos, francos et siciliens ne dînent pas à la même table, leur argent bronze billets à billets sous les mêmes tropiques fiscales. Et ils ne dînent peut-être pas encore à la même table mais ils fréquentent les mêmes clubs privés.

  • Léonce Naud - Abonné 5 mai 2014 18 h 01

    Et à Québec ?

    Peut-être devrait-on s'interroger également sur des aménagements riverains à usage saisonnier effectués à Québec au coût approximatif de 30 MILLIONS de dollars du kilomètre sur des sections de littoral le plus souvent désertes...