Bâtir des tours porteuses de sens

La tour Burj Doha de Jean Nouvel au Qatar
Photo: Arwcheek La tour Burj Doha de Jean Nouvel au Qatar

Les édifices emblématiques de Montréal datent des années 1960. Le petit boom changera-t-il la donne ? Qu’est-ce qu’un bon design architectural pour ces hautes structures ?

Avec son centre-ville entre fleuve et mont Royal, Montréal n’a pas développé une culture du gratte-ciel. Le mot même est un abus de langage… Et la qualité relative des édifices en hauteur, depuis le boom des années 1960, en témoigne.

 

« Beaucoup de tours sont insignifiantes à Montréal, elles ne sont pas porteuses de sens, souligne Clément Demers, le directeur général du Quartier international de Montréal. Pour avoir une tour de qualité, ça prend un promoteur visionnaire qui croit à la valeur culturelle de l’architecture, pas juste à la valeur financière. Ça prend aussi un marché prêt à l’absorber. »

 

Comme à Toronto, dont la banlieue de Mississauga a retenu l’attention quand les tours de la firme chinoise MAD, surnommées « Marilyn Monroe » pour leurs formes sensuelles, ont remporté le prix Emporis Skyscraper 2013. « L’engouement suscité par le projet [issu d’un concours auquel les promoteurs étaient d’abord réfractaires] a décuplé les investissements », rapporte Jean-Pierre Chupin, le directeur de la Chaire de recherche sur les concours et les pratiques contemporaines en architecture.

 

Selon Clément Demers, les bâtiments en chantier qui se multiplient à Montréal depuis quelques années, et encore d’ici 2020, majoritairement des condos, n’y ajouteront pas beaucoup de personnalité. Ceux qui se démarquent du skyline — la silhouette caractéristique de la ville telle qu’elle se découpe dans le ciel — sont encore et toujours la fameuse Place Ville-Marie de I.M. Pei (1962), la tour de la Bourse de Luigi Moretti (1963), le Westmount Square de Ludwig Mies van der Rohe (1967). Il ajoute le 1250, René-Lévesque (1992) de Kohn Pedersen Fox and Associates.

 

Rien dans le radar des 20 dernières années, où débute la course aux tours à condos ? Jean-Pierre Chupin signale le bel effort récent du Louis Bohème en face du Devoir, signé Menkes Shooner Dagenais LeTourneux (MSDL) en 2010, pour le souci des matériaux et ses 27 étages qui donnent de l’ampleur à la ville sans lui imposer une masse côté place des Festivals.

 

Car « la principale qualité des édifices en hauteur est leur participation à la construction de la ville, affirme M. Chupin. Est-ce qu’ils la régénèrent ou arrivent comme une brutalité dans la ville ? » Il dégage deux autres aspects à considérer pour un design architectural réussi.

 

« La tête d’une tour, c’est sa participation au skyline. C’est ce qu’on remarque en premier. Est-ce que ce sera une forme ou une enseigne ? » Au risque parfois de briser le « skyline » plutôt que de l’enrichir… Plus important encore, il y a « le rapport à la rue qu’il ne faut jamais négliger ».

 

Effet carte postale

 

Pendant que l’on compte nos (petits) gratte-ciel significatifs sur les doigts d’une main, le reste du monde en abonde. Car la course au plus haut, au plus flamboyant se poursuit, avec un souffle nouveau depuis le chantier du (One) World Trade Center, dans l’après-11- Septembre. Pour le meilleur et pour le pire.

 

« À Dubaï, souvent, ils font les plans avant même de savoir ce qu’ils vont mettre dedans. L’image a beaucoup d’importance. Est-ce qu’on veut un effet carte postale ou une ambiance, une ville habitée ? »

 

En explosion dans ces régions émergentes, le gratte-ciel témoigne d’un pouvoir d’affirmation face au monde. Difficile de passer sous silence l’élégant Burj Doha de Jean Nouvel au Qatar, cylindrique avec sa tête en dôme, qui conjugue lignes contemporaines et motifs d’architecture islamique.

 

Les courbes, injectées dans l’imaginaire architectural par des Antoni Gaudí, Oscar Niemeyer et Frank Gehry, rendues techniquement possibles grâce à l’évolution de l’ingénierie et des outils informatiques, se répandent dans le paysage urbain mondial.

 

« On est dans des tentatives récentes pour revoir la forme », dit M. Chupin en citant le projet montréalais Peterson et ses balcons ondoyants à venir. À l’angle de René-Lévesque et Bleury vient de sortir de terre l’hôtel Marriott Courtyard, avec une courbure qui sert de parfait contre-exemple, selon le professeur de l’École d’architecture de l’Université de Montréal. « Sa forme semi-bombée n’apporte rien à la qualité de l’espace urbain. »

 

« Ce n’est pas parce que les outils le permettent que c’est la solution à appliquer partout », note Anik Shooner, de la firme MSDL, qui insiste sur l’importance d’éviter les modes en architecture et d’analyser les volumes et formes de la ville pour dessiner un édifice. MSDL planche sur deux autres édifices à pleine hauteur, le YUL et le 900, De Maisonneuve.

 

Expérimentation

 

« Montréal n’a pas besoin d’être dans cette course à la Dubaï,clame M. Chupin. Je suis pour la densification, mais il faut éviter que ce soit trop dense d’un côté et pas assez dans le reste du territoire. » Tant qu’à chercher matière à inspiration, c’est du côté des concours d’idées architecturales eVolo qu’il suggère de regarder.

 

Le premier prix est revenu à l’Américain Jong Ju-lee pour Vernacular Versatility qui reprend, en la transformant, la tradition architecturale coréenne du hanok, aux structures apparentes et aux bordures de toit recourbées. Le troisième prix remporté par les Sino-Canadiens YuHao Liu et Rui Wu explore l’usage structurel du CO2 dans les gratte-ciel. Un champ de recherche qu’il juge sous- exploité à Montréal, malgré les étiquettes LEED qui se multiplient.

 

« Une tour devrait être un lieu d’expérimentation et d’apothéose, dit M. Chupin rappelant la longue vie de ces mégastructures. Là, alors, on mériterait de parler d’un Montréal du futur. »

***

 

À voir: l'exposition Montréal du futur

L'exposition Montréal du futur lève le voile sur les projets immobiliers majeurs qui façonneront le profil de la métropole au cours des prochaines années. Organisé par l'Association BOMA Québec, l'événement gratuit sera présenté du 23 au 28 avril à la Grande-Place du complexe Desjardins. Maquettes 3D, maquettes numériques et dessins de divers projets immobiliers et de la Ville de Montréal permettront au public de jeter un coup d'oeil sur les projets en cours de réalisation ou projetés au centre-ville, promu par une cinquantaine d'exposants. Certaines sections abordent aussi les questions de transport. L'événement qui se tient au 2 ans sera officiellement lancé le 22 avril à 18h30.  

 

1 commentaire
  • Jean Richard - Abonné 19 avril 2014 10 h 14

    Porteuses de sens ?

    « Beaucoup de tours sont insignifiantes à Montréal, elles ne sont pas porteuses de sens, »

    Porteuses de sens ? Qu'est-ce que ça veut bien pouvoir dire ?

    Qu'est-ce qui ressemble le plus à un Boeing ? Un Airbus. Et qu'est-ce qui ressemble le plus à un Airbus ? Un Boeing. Les concepteurs d'avion sont-ils devenus à ce point insignifiants que le commun des mortels est incapable de distinguer l'un de l'autre ? Pas tout-à-fait. Ce qui a donné la forme de l'avion moderne, ce sont les éléments que cet avion traverse, le plus important étant l'air. Pour transporter le plus de gens possible avec le moins de carburant, il faut améliorer sans cesse la finesse de l'aéronef, soit le rapport entre la portance et la traînée.

    Puisque nous sommes en plein ciel, regardons le paysage. Qui donc a tracé tous ces méandres dans les rivières ? Ne devraient-elles pas couler en ligne droite ? Les crues printanières seraient pourtant plus faciles à contrôler. Or, ces méandres, ils ont été tracés par l'écoulement de l'eau, selon des règles de la physique bien connues. Ça n'a rien à voir avec le plaisir de l'œil.

    Or, si on permettait aux éléments environnementaux naturels d'être au premier rang des préoccupations de ceux qui conçoivent l'espace et l'habitat urbain, l'architecture et l'urbanisme cesseraient probablement de n'être que des concepts brumeux dessinés sur du papier et sans doute que le visage des villes modernes en serait sensiblement modifié.

    Si on laissait le vent, l'eau et la lumière dessiner notre habitat urbain, nous pourrions alors donner un sens à l'architecture dans ce qu'elle a de physique.

    Autrement, se pourrait-il que l'on confonde architecture et monumentalisme ?