Une course aux panoramas qui coupent la vue?

La protection des vues sur le mont Royal a fait l’objet de vigoureuses batailles au début des années 80, alors qu’un projet du promoteur Cadillac-Fairview devait venir obstruer les perspectives sur la montagne depuis l’avenue McGill College. Le projet initial a finalement été abandonné, à la suite des protestations venant de divers groupes de citoyens, dont Héritage Montréal.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La protection des vues sur le mont Royal a fait l’objet de vigoureuses batailles au début des années 80, alors qu’un projet du promoteur Cadillac-Fairview devait venir obstruer les perspectives sur la montagne depuis l’avenue McGill College. Le projet initial a finalement été abandonné, à la suite des protestations venant de divers groupes de citoyens, dont Héritage Montréal.

La course vers le 7e ciel amorcée dans le centre-ville de Montréal risque-t-elle de grignoter à petit feu les percées sur la montagne, symbole iconique de la métropole ?

 

Pour certains observateurs, cette invasion céleste n’a pas que du bon. Si la prolifération des édifices en hauteur dope l’économie locale et fait courir les übercitadins, elle pourrait menacer l’identité unique du paysage montréalais. « Montréal a eu la sagesse de ne pas vouloir cacher sa montagne. Il faut respecter la domination de ces deux éléments naturels qui font la force du centre-ville, montagne et fleuve. Si on développe un fouillis de tours partout, on perd cette image », soutient Clément Demers, professeur titulaire à l’École d’architecture de l’Université de Montréal et directeur du projet du Quartier international de Montréal (QIM), devenu un modèle de développement urbain.

 

La ruée vers des panoramas à couper le souffle pourrait finir par bloquer la vue de bien des Montréalais vers la montagne, pense aussi celui qui est devenu la voix d’Héritage Montréal, Dinu Bumbaru. « Du belvédère de la montagne, on voit de moins en moins le fleuve, et vice versa. On dirait que l’administration municipale est aujourd’hui convaincue que le skyline est aussi important que le mont Royal. Mais des skylines, il y a en partout, à New York comme à Dubaï, et de bien plus beaux. Est-ce que la Ville a baissé les bras ? », dit-il.

 

La tour du Quartier des spectacles, un projet de 30 étages financé par le Fonds de solidarité qui s’élèvera rue Jeanne-Mance, au pied de la place des Festivals, pourrait plonger ladite place dans l’ombre à certaines heures du jour. Mais les promoteurs, eux, se défendent de négliger l’impact de leurs édifices sur la trame urbaine et la qualité de l’expérience vécue au niveau de la rue. « La volumétrie et le design ont été approuvés par la Ville et le Comité consultatif d’urbanisme (CCU). Tous ces éléments sont pris en considération quand on dépose un projet. Non seulement l’ombre, mais aussi le vent. Je pense que la Ville est très rigoureuse », affirme Daniel Peritz, vice-président pour Montréal, Québec et Ottawa chez Canderel, copromoteur du projet.

 

Pousse, mais pousse égal

 

Même à Manhattan, où la verticalité fait partie de l’ADN de la Grosse Pomme, l’administration Bloomberg a stoppé les hauteurs autour d’immeubles phares comme l’Empire State Building, affirme Dinu Bumbaru. Pas touche ! « La protection du paysage urbain, c’est bien plus que la sauvegarde de vues en Toscane, ça se passe aussi dans les centres-villes », plaide-t-il.

 

Un argument auquel fait écho Christina Cameron, ex-présidente du Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO, maintenant titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine bâti à l’Université de Montréal. En effet, une grande partie des sites protégés par l’UNESCO se retrouvent aujourd’hui menacés par l’urbanisation galopante et l’érection de forêts de gratte-ciel. Depuis dix ans, la protection des vues et des perspectives dans certains sites est au coeur des débats qui enflamment les travaux du Comité du patrimoine mondial. « On ne peut “ geler ” le développement d’une ville, mais il faut protéger certaines vues et la qualité de vie. Saint-Pétersbourg, qui risquait de perdre son statut de site du patrimoine mondial, a déménagé le projet de la tour Gazprom de dix kilomètres pour préserver l’identité de son ancienne ville », dit-elle.

 

Le problème s’est posé à Saint-Pétersbourg, en plein boom économique, mais aussi à Cologne, Vienne, Dresde et Ispahan en Iran, tous confrontés à la profusion d’immeubles à quelques jets de pierre de sites et de villes historiques.

 

La ville de Londres, où les plans de 200 gratte-ciel présentés par des promoteurs sèment la zizanie, est en passe de devenir l’antimodèle dans le genre. Après l’érection du controversé Shard (309 m) et du Gerkin (180 m), deux tours futuristes construites à proximité du lieu historique de la tour de Londres, de nouveaux édifices projetés à deux pas de l’abbaye de Westminster et du parlement risquent de reléguer, dès l’été prochain, la City sur la liste des sites du patrimoine mondial en danger, affirme Mme Cameron.

 

« À Vancouver, ils ont choisi de permettre plus de hauteurs, mais de laisser de larges percées sur la mer et la montagne, uniques à cette ville. C’est une belle réussite. J’espère que Montréal pourra s’en inspirer », pense-t-elle.