Une ouverture aux mutilations vaginales? Stupéfaction au Québec

<em>«On ne peut faire aucun compromis sur les mutilations génitales.»</em> — Julie Miville-Dechêne, la présidente du Conseil du statut de la femme
Photo: Jacques Nadeau - Archives Le Devoir «On ne peut faire aucun compromis sur les mutilations génitales.» — Julie Miville-Dechêne, la présidente du Conseil du statut de la femme

Réagissant à une modification du guide de pratique de la Société des obstétriciens gynécologues du Canada (SOGC) qui semble ouvrir la porte à la pratique de la réinfibulation vaginale, le Collège des médecins du Québec a réitéré qu’il s’agit d’une mutilation génitale, qu’elle est criminelle et qu’elle ne sera pas tolérée.

 

Mardi, l’Ottawa Citizen rapportait que la SOGC a publié une mise à jour de ses recommandations sur les mutilations génitales féminines qui semble ouvrir cette porte.

 

L’infibulation consiste en l’excision d’une partie des organes génitaux externes et la suture de l’orifice vaginal. Lors d’un accouchement naturel, il s’avère souvent nécessaire de pratiquer une ouverture, et les médecins peuvent être confrontés à des demandes pour pratiquer une réinfibulation ensuite.

 

La précédente directive clinique stipulait que les médecins « devaient » refuser de telles demandes. La nouvelle directive indique qu’ils le « devraient ». Toutefois, ce n’est que dans la version anglaise du document publié en novembre que la modification apparaît.

 

Membre du comité exécutif de la SOGC, la Dre Margaret Burnett a dit à l’Ottawa Citizen qu’elle avait déjà procédé à des réinfibulations « lorsque la femme était en accord ». Elle a aussi expliqué que la SOGC avait changé la formulation de ses recommandations pour « les rendre plus culturellement acceptables ».

 

La SOGC n’a pas répondu aux demandes d’entrevue du Devoir, mardi, mais a précisé par courriel qu’elle « dénonce ces pratiques et qu’elle s’oppose à leur exécution ». Toutefois, dans la version anglaise de cette même réponse, la formulation était différente : on écrivait que la réinfibulation ne « devrait pas » être pratiquée. La SOGC ajoute qu’elle « s’oppose également à la réprobation des femmes qui ont subi une excision ou une mutilation génitale ; nous reconnaissons que ces femmes font souvent l’objet de discrimination et qu’elles nécessitent, comme toute autre femme, des soins empreints de compassion ».

 

Une pratique criminelle, dit le Collège

 

Une nuance qui fait bondir le Collège des médecins du Québec. « Notre position est très claire : c’est criminel ! » dit son président, le Dr Charles Bernard.

 

Le changement de formulation de la SOGC « ne change rien » pour le Québec, dit-il. « Il n’y a pas un médecin au Québec qui ignore que c’est criminel, c’est une voie de fait grave. »

 

L’article 268 du Code criminel stipule que « l’excision, l’infibulation ou la mutilation totale ou partielle des grandes lèvres, des petites lèvres ou du clitoris d’une personne constituent une blessure ou une mutilation ». Le Code prévoit une exception pour une
« opération chirurgicale », pratiquée « pour la santé physique de la personne ou pour lui permettre d’avoir des fonctions reproductives normales, ou une apparence sexuelle ou des fonctions sexuelles normales ».

 

Le Syndic du Collège n’a jamais reçu de plainte par rapport à l’infibulation.

 

La sociologue et militante contre les mutilations génitales Aoua B. LY-Tall est sidérée par la prise de position de la SOGC. « Accéder aux demandes de réinfibulation, ce n’est pas la bonne façon de réagir. Il faut plutôt faire un travail d’éducation aussi bien des maris que des femmes », explique la présidente et fondatrice du Réseau femmes africaines horizon 2015.

 

Depuis plusieurs années, elle milite pour mettre sur pied des équipes de médiateurs de différentes cultures qui pourraient faire ce travail d’éducation dans la langue maternelle des patientes. Selon Mme LY-Tall, il est très difficile de documenter la pratique au Québec et au Canada, qui se fait « très certainement » de façon clandestine. En tant que chercheuse associée à l’Institut des études des femmes de l’Université d’Ottawa, elle a tenté, sans succès, d’obtenir du financement pour documenter le phénomène.

 

Consentement impossible

 

Au Conseil du statut de la femme, on déplore le glissement. « On ne peut faire aucun compromis sur les mutilations génitales, qui sont une forme de violence commise au nom de l’honneur. Ça ne peut souffrir aucune exception, au nom de quelque différence culturelle que ce soit », tranche sa présidente, Julie Miville-Dechêne.

 

Elle rejette l’argument voulant qu’une femme puisse demander une réinfibulation de manière éclairée. « On ne peut pas considérer qu’elle a donné un consentement éclairé ! On connaît les conséquences terribles de cette pratique », s’insurge-t-elle.

 

L’excision et les mutilations génitales sont surtout présentes dans des pays d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie. Dans son avis, la SOGC rapporte que la pratique a été documentée au Canada, bien que sa prévalence soit inconnue. Les conséquences pour les femmes sont multiples, notamment la douleur, des infections et des conséquences psychologiques. La SOGC précise dans son plus récent avis sur le sujet que « la réinfibulation n’est pas spécifiquement prohibée par le Code criminel canadien ; quoi qu’il en soit, les demandes de réinfibulation devraient être refusées pour des raisons médicales ».

46 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 16 avril 2014 05 h 01

    La réinfibulation...

    La réinfibulation doit rester interdite.
    Cela ne se discute pas, selon moi. A moins bien sûr qu'une raison de santé en exige l'exercice. Ce qui me surprendrait, bien que je ne sois pas médecin...
    Il n'est pas question ici d'un voile qu'on peut balader à droite ou à gauche selon la croyance des uns et les convictions des autres. Ni même d'un kirpan avec lequel on peut couper ou pointer un humain, mais dont l'absence obligée ne mutile personne.
    Il y a des éléments culturels qui sont déterminants de notre personalité, que celle-ci soit la collective ou l'individuelle. Et il me semble que l'excision fait partie de ce qui en est absolument exclus au Québec.
    Son éventuelle acceptation au Canada (ce que je ne souhaite certainement pas mais comme je considère la décision n'appartenir qu'aux Canadiens), ne rendra que plus évidente à tous la nécessité absolue de l'indépendance de notre territoire.
    Celui-ci n'étant plus gouverné alors que par les Québécois, à notre manière et selon nos valeurs et intérêts. Exactement comme le Canada ne le sera plus que par les Canadiens eux-mêmes...
    Merci de m'avoir lu.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 16 avril 2014 06 h 52

    Et voilà!

    Voici un bel exemple de glissement totalement inacceptable que tentaient de prévenir ceux qui étaient, ici, "pro Charte".

    Pourquoi doit-on baliser "en béton hermétique et imperméable" le droit "occidental moderne" qui prévaut dans la société Canadienne ou la Québécoise?

    Pour prévenir, justement, les attaques les plus pernicieuses, soit celles venues de l'INTÉRIEUR, celles venues de politiciens locaux, autochtones, qui pour se gagner le support de communautés souvent largement minoritaires, d'ailleurs, sont prêts à tout bazarder, et sous le couvert "l'ouverture au monde", de la "tolérance", du "multiculturalisme appliqué", de "l'incontournable mondialisation" ou même du "droit fondamental à l'exercice de sa religion"!

    Et ces mêmes politiciens seront prêts à lancer au visage de tous leurs opposants les accusations (toutes prêtes, appuyées « d'avis légaux pré-obtenus », et même « élégamment formulées » parce que rédigées avec le support expert de firmes de communications amies) de racistes, de xénophobes, bref de tout ce que tu voudras..

    Je charrie? Je tombe tête première dans la névrose du complot? Ah oui? Allez un peu voir ailleurs ce qui s’est passé au cours des 30 dernières années, en Norvège, en Hollande, en Angleterre, etc.

    Cou donc c'est-tu de ça qu'elle avait si peur, Madame Bertrand?
    « On jase! » comme dirait l’autre…

    • Nancie Giroux - Inscrite 16 avril 2014 10 h 30

      Qu'est-ce qui était prévu dans le projet Charte qui allait contrer ces pratiques barbares? S'il y avait quelque chose, on ne peut pas dire que l'accent a été mis là dessus.

    • Jean-Philippe Delorme - Abonné 16 avril 2014 12 h 37

      @ Mme Giroux
      La charte servait à affirmer qu'il y a des pratiques que nous privilégions (laïcité avant religions, égalité homme-femme, visage découvert). Ça s'appelle tracer une ligne. Ça évite d'avoir à faire un fastidieux cas par cas comme dans ce cas ci. Débrouillez vous maintenant!

    • Ginette Durand - Abonnée 16 avril 2014 13 h 41

      Félicitations Monsieur Yves Côté! Votre position est la mienne! Quand je pense à tout ce qui s'en vient en Grande-Bretagne; j'ai peur que l'on importe cette tolérance incroyable ici dans le beau grand Canada...

  • Jacqueline Rioux - Abonnée 16 avril 2014 07 h 29

    Muticulturalisme aveugle

    Voilà une des conséquences du multiculturalisme. On veut se montrer « cool » en respectant toutes les cultures. Et la nôtre dans tout ça? Et le respect de l'intégrité des femmes? Et le simple bon sens?

    Toutes les batailles en vue de faire reconnaître les droits des femmes pour en arriver à ça? Je n'ai pas de mots pour exprimer à quel point je suis outrée.

    Jacqueline Rioux

    • Christian Fleitz - Inscrit 16 avril 2014 10 h 50

      Ce n'est plus du multiculturalisme mais du communautarisme..... Quel masochisme que de renoncer à des principes de respect des droits humains, obtenus après des siècles de lutte, pour se vautrer dans une permissivité voulue par des australopithèques. Vive les anglos.....

    • Nicole Moreau - Inscrite 16 avril 2014 11 h 58

      je ne comprends pas, moi non plus, comment cette société médicale peut accepter d'ouvrir à ce type de pratiques, le respect de telles coutumes qui portent clairement atteinte aux droits des femmes et à leur dignité me paraît tout à fait inacceptable.

      je suis comme disent les Anglais "choquée" par cette situation et jamais je ne pourrais l'accepter.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 16 avril 2014 07 h 58

    Le même pattern

    Elle rejette l’argument voulant qu’une femme puisse demander une réinfibulation de manière éclairée. « On ne peut pas considérer qu’elle a donné un consentement éclairé ! On connaît les conséquences terribles de cette pratique », s’insurge-t-elle.

    Si l'argument de la volonté de la femme ne tient pas ici, il en est de même pour ce qui est du voile.

    • Carole Minguy - Abonnée 16 avril 2014 08 h 56

      Je suis d'accord. Pour moi un consentement éclairé c,est comme être masochiste.

    • Nancie Giroux - Inscrite 16 avril 2014 10 h 29

      On ne peut tout de même pas comparer une telle mutilation au port d'un voile.

    • Christophe De La Durantaye - Inscrit 16 avril 2014 12 h 22

      Nancie Giroux: « On ne peut tout de même pas comparer une telle mutilation au port d'un voile. »

      Mais les deux reposent sur le même principe. La dame est consentante, elle le fait par choix. Elle est venue en cette terre de liberté de religion et demande qu'on respecte son choix. Êtes-vous d'accord avec le principe, oui ou non? Allez-vous commencer à donner des droits aux uns et pas autres, faire de la discrimination entre les superstitions? Êtes-vous d'accord avec le principe, oui ou non? Le droit à l'auto-délusion est inaliénable.

    • Jacques Gagnon - Inscrit 16 avril 2014 13 h 06

      Le principe est le même, malgré la différence dans la gravité du geste. La question à poser est la suivante : doit-on exaucer les volontés des gens peu importe ce qu'elles représentent ?

      Quand on pousse un raisonnement à sa limite comme dans le cas présent, cela nous permet d'en révéler l'absurdité ou la validité. Les lois sont ainsi faites qu'elles servent dans les cas à la limite, et souvent uniquement dans ces cas. Il y a même des lois qui n'ont jamais servi.

  • François Genest - Abonné 16 avril 2014 07 h 59

    Je ne suis pas surpris

    Les organisations nationales de médecins s'apparentent plus à des lobbys qu'à des organes de coordination de leurs membres. Vous trouverez souvent à leur tête des gens déconnectés de la réalité.