Des poissons noyés dans la Toile

« Nous sommes entrés dans une période où la fausse nouvelle n’a jamais été autant avalée et partagée », résume Christian Vanasse, membre de la formation comique Les Zapartistes.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir « Nous sommes entrés dans une période où la fausse nouvelle n’a jamais été autant avalée et partagée », résume Christian Vanasse, membre de la formation comique Les Zapartistes.

Ceci n’est pas une blague : la tradition du poisson d’avril, dont quelques fragments vont apparaître ce mardi dans l’espace public et privé, va-t-elle survivre à l’ère numérique ? La question s’accroche très bien au dos d’un présent dans lequel les nouvelles formes de socialisation en ligne donnent ailes et volume aux canulars, fausses nouvelles et attrape-crédules 365jours par année, dépréciant au passage l’idée même d’une journée particulière pendant laquelle il serait permis et autorisé d’abuser de ce genre de plaisanterie.

 

« L’esprit du 1er avril ?Il est dilué tout le reste de l’année », lance en rigolant l’essayiste Mira Falardeau, qui s’intéresse à la sociologie du rire, ici comme ailleurs. Elle vient tout juste de sortir un bouquinintitulé Femmes et humour (PUL). « Le constat est un peu triste. Cette journée a une convivialité que les autres n’ont pas et qu’il serait dommage de voir disparaître. »

 

Un tour de Toile permet pourtant d’écrire la chronique de cette mort annoncée en suivant des yeux, souvent avec amusement et consternation, tous ces canulars, d’ordinaire réservés à un premier d’avril, et qui désormais y circulent quotidiennement. La propagation se fait bien souvent avec la complicité d’internautes en mal de ciment social sur Facebook, Twitter et consorts, pas toujours avec un deuxième degré.

 

Morceaux choisis : dans les derniers jours, il a été question d’un retour posthume sur scène de la chanteuse disparue Amy Winehouse dans une version holographique, du philosophe Bernard-Henri Lévy — BHL pour ses intimes — qui aurait monté de toutes pièces dans un studio la photo de lui le montrant sur la place Maïden de Kiev en Ukraine ou encore du magicien Luc Langevin qui aurait revendiqué avoir fait disparaître le vol de Malaysia Airlines. Lundi, une nouvelle annonçait même que les électeurs allaient devoir répondre, le 7 avril, à une question d’habileté mathématique pour valider leur vote. Et ce, même si le calendrier annonçait pour sa part un 31 mars.

 

« Nous sommes entrés dans une période où la fausse nouvelle n’a jamais été autant avalée et partagée », résume à l’autre bout du fil Christian Vanasse, membre de la formation comique Les Zapartistes, qui forme également sa relève à l’École nationale de l’humour en lui parlant d’humour et d’actualité. Cela s’expliquerait en partie, dit-il, par « la tentation du clic, par l’émotion qui vient quand on partage en ligne un contenu pour dire aux autres que l’on est là, que l’on existe », mais également par un mode de socialisation, dans ces formats, qui favorise la prolifération de contenu à saveur comique, accrocheur et spectaculaire, forcément pour être remarqué dans une communication toujours plus bruyante.

 

Le terrain est fertile aux canulars et à la fausse nouvelle mise en circulation, souvent sans vérification, et à laquelle le présent donne de plus en plus de raisons de croire. « La réalité est devenue particulièrement absurde, poursuit l’humoriste en évoquant le maire Rob Ford de Toronto et ses frasques, qui ont atteint un niveau de caricature difficile à égaler. Du coup, lorsque l’on voit se pointer un truc vraiment grotesque, on peut se dire que c’est vrai. »

 

Vrai. Faux. L’époque — et ses travers — tend désormais à en altérer les contours et les frontières, donnant au passage un pouvoir incroyable auxfabulateurs et aux manipulateurs qui usent de ces rumeurs et canulars pour asseoir leur pouvoir dans les univers numériques, dit Mme Falardeau. « Dans l’histoire de l’humanité, il y en a toujours eu. L’Internet leur donne juste un peu plus de volume, la faute à un anonymat relatif qui leur permet d’atteindre plus facilement les crédules »… nouveaux « fous d’avril » en somme, pour citer la tradition dans sa version anglaise, qui désormais se font taquiner à longueur d’année, au mépris de la journée qui est de moins en moins la leur.

1 commentaire
  • Colette Baribeau - Abonné 1 avril 2014 09 h 52

    Petite différence

    Les canulars du 1er avril, c'est juste drôle; le reste de l'année, c'est malheureusement vrai.
    Colette Baribeau