État de crise systémique aux États-Unis

Gar Alperovitz Collaboration spéciale
Aux États-Unis, l’effritement de la démocratie s’étend bien au-delà du fossé croissant entre les 99 % et le 1 %.
Photo: Agence France-Presse (photo) Adrian Sanchez-Gonzalez Aux États-Unis, l’effritement de la démocratie s’étend bien au-delà du fossé croissant entre les 99 % et le 1 %.

Ce texte fait partie du cahier spécial Innovation sociale

Malgré des niveaux de richesse et de développement technique et technologique sans précédent, nombre de pays des Amériques et d’ailleurs sont aujourd’hui confrontés à des défis considérables.

Jusqu’à présent, au milieu de la souffrance économique, de l’insécurité, et avec le spectre d’une catastrophe environnementale à la clé, aucune réponse politique solide n’a émergé afin de proposer des pistes de solution concrètes qui permettent un avenir véritablement démocratique. Force est de reconnaître que nous faisons face, non pas à un simple problème d’ordre politique ou économique, mais à une défaillance beaucoup plus large, à un problème d’ordre systémique.

 

À cet égard, la trajectoire des États-Unis est des plus éclairantes : le salaire de la majorité des travailleurs américains stagne au même niveau depuis plus de trente ans. Et les inégalités, de revenu comme de richesse, continuent de s’accroître : les 400 individus les plus riches possèdent à eux seuls plus que l’ensemble des 180 millions d’Américains les plus pauvres. (Les dynamiques d’inégalité au Canada adoptent d’ailleurs la même trajectoire, alors que 20 % des individus contrôlent 70 % de la richesse de la nation.)

 

Toujours aux États-Unis, l’effritement de la démocratie s’étend bien au-delà du fossé croissant entre les 99 % et le 1 % : le taux d’incarcération a atteint le plus haut niveau jamais atteint dans les pays dits développés, les libertés civiles sont de plus en plus attaquées, sans parler de la spoliation des ressources naturelles, qui se poursuit impunément.

 

Une nouvelle économie prend place

 

Dès lors, la question se pose : comment règle-t-on une crise systémique, c’est-à-dire une crise qui est inscrite aux principes de notre monde économique et politique ? Il faut pour cela transformer les façons de faire au coeur de la « machine », au coeur des institutions, des corporations, de la bureaucratie et de tous les autres éléments du « système » qui produit et reproduit les effets que nous observons. Mais, comme le pouvoir politique suit en grande partie le pouvoir économique, serait-il possible de concevoir, de réfléchir un mouvement vers un système différent qui permette de démocratiser réellement la possession des richesses, et ce, d’une façon qui favorise aussi le déploiement d’une démocratie authentique en général ?

 

C’est peut-être possible. Quelque chose d’important est en train de s’esquisser, alors que la détérioration progressive de l’économie oblige les gens à reprendre entre leurs propres mains le développement de leur communauté. Communauté par communauté, une « nouvelle économie » émerge ainsi et rassemble des organisations, des projets, des militants, des chercheurs et des citoyens engagés dans la reconstruction du système politico-économique à partir de la base. Des milliers de projets concrets allant du commerce local écologiquement et socialement durable aux coopératives de travail, en passant par la mise en place de grandes banques et d’entreprises publiques, se déploient à l’échelle du continent, s’inspirant des modèles et des expériences comme celles développées au Québec ou dans le Pays basque espagnol, et les diffusant.

 

L’exemple de Cleveland

 

À titre d’exemple du travail accompli dans les dernières années, nous pouvons citer le cas de Cleveland en Ohio, au coeur de la « ceinture de rouille » (Rust Belt), où un groupe d’entreprises, propriétés de leurs travailleurs et respectueuses de l’environnement, s’est mis en place. Ces entreprises sont partenaires d’une corporation de développement communautaire à but non lucratif (community-building nonprofit corporation) et d’un fonds de roulement destiné à soutenir la création de nouvelles entreprises coopératives.

 

On y trouve ainsi une importante blanchisserie industrielle qui poursuit ainsi ses opérations dans un bâtiment LEED certifié or et qui réussit à n’utiliser que le tiers de la quantité d’eau utilisée par une blanchisserie commerciale standard. Une autre coopérative de travailleurs y est quant à elle sur le point d’installer les équipements nécessaires à la production d’énergie solaire à grande échelle. Une troisième, une serre hydroponique de trois acres et un quart, arrive à produire plus de 3 millions de laitues par année.

 

Enfin, une part importante du design autour de ce groupe entrepreneurial comprend des dispositions particulières pour permettre aux hôpitaux et aux universités de la région de s’approvisionner auprès de ces coopératives de travailleurs. L’objectif n’est donc pas uniquement de soutenir des travailleurs propriétaires de leur entreprise, mais bien de mettre en relation de façon stratégique le développement des coopératives et celui de la communauté.

 

Changements en cours

 

Partout à travers le continent nord-américain, dans des villes comme Montréal, Seattle, Chicago, Austin, Texas et plusieurs autres, des centaines de coopératives, de fiducies foncières, d’entreprises municipales ont vu le jour, en partie à cause de crises économiques et sociales et en partie grâce aux efforts soutenus de citoyens-militants décidés à trouver de nouvelles façons de faire alors que le système actuel se désagrège.

 

De telles stratégies semblent esquisser à plus long terme la possibilité d’un changement systémique qui s’éloigne des réformes traditionnelles où la propriété du capital et de la richesse reste principalement entre les mains de grandes corporations.

 

Vers une reconstruction

 

Ce n’est pas la « révolution », c’est autre chose. C’est une « reconstruction évolutionniste », comme je me plais à l’appeler. Une reconstruction qui change le modèle de propriété et déplace le pouvoir, et ce, d’une façon qui permet progressivement la construction de nouvelles institutions plus démocratiques à l’échelle locale, puis régionale, et un jour, possiblement nationale.

 

Il est tout à fait pensable que la détérioration des contextes social, économique et écologique se poursuive. Mais il ne faut pas oublier que ce sont ces conditions difficiles qui permettent l’émergence des efforts vers une « nouvelle économie ». Alors que la situation s’aggrave et que les leçons tirées des nouvelles avancées se transmettent, il y a des raisons de croire que le rythme du changement puisse s’accélérer et s’intensifier au point où les efforts et les énergies locales et régionales s’unissent pour poser les fondations de ce qui pourrait devenir un jour un nouveau système décentralisé et démocratique, complètement différent dans sa structure du capitalisme d’entreprise ou du socialisme d’État.

 

Le « mouvement de la nouvelle économie » a précisément cet objectif à l’esprit et, si la probabilité reste lointaine comme pour beaucoup de mouvements historiques avant lui, les énergies nouvelles libérées par celui-ci restent bien plus impressionnantes que ce qui est couramment dépeint.

Gar Alperovitz est professeur en économie politique à l’Université du Maryland.

1 commentaire
  • André Martineau - Abonné 24 mars 2014 00 h 11

    Course contre la montre

    Ça me semble un peu naif de croire que ce "mouvement de la nouvelle économie" puisse arriver à juguler les problèmes qui s'en viennent. Car ces problèmes sont de plus en plus complexes et nous n'aurons plus les moyens technologiques pour les résoudre. On a qu'à penser à Fukushima....La théorie du "think globally...act locally" ne deviendra efficace que seulement après l'effondrement. D'ici là, l'individualisme matérialiste prévaudra jusqu'à une catastrophe arrive: écologique, nucléaire, économique, virale, ou toutes en même temps. Peut-être que ça ira de petites catastophes en petites catastrophes, mais la fin est toujours la mort de cette civilisation. Malheureusement, nous ne vivrons pas assez vieux pour voir les bienfaits de ce mouvement. Je crois que dans un premier temps, il a tout avantage à se spiritualiser i.e. à rétablir le contact de l'homme avec la nature, le cosmos et.....l'humain.
    C'est bien parti.
    Vive la spiritualité libre !