Des solutions locales devenues politiques publiques

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Les centres de la petite enfance sont la réplique des garderies communautaires des années 1970.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les centres de la petite enfance sont la réplique des garderies communautaires des années 1970.

Ce texte fait partie du cahier spécial Innovation sociale

Que faire lorsque les politiques publiques échouent à résoudre les problèmes sociaux ? Qu’il s’agisse d’environnement, d’exclusion sociale ou d’intégration au marché du travail, certains enjeux résistent aux mesures publiques et aux programmes officiels. Selon Juan-Luis Klein, directeur du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES), la solution serait du côté de la société civile et des acteurs sur le terrain.

Devant une situation de crise, des acteurs sur le terrain, organismes communautaires ou collectifs de citoyens, amorcent des actions, explorent et expérimentent des solutions pour répondre aux problèmes majeurs de la société. Ce faisant, ils sont une pépinière d’innovations sociales qui pourraient servir à poser les bases du Québec de demain : pensées hors des bureaux de l’État, ces innovations peuvent servir de leçon à plus grande échelle, pour peu qu’elles soient mieux connues et appliquées.

 

C’est dans cette optique que les 3 et 4 avril prochains aura lieu le 4e colloque international du CRISES. Ce colloque, qui a lieu une fois tous les trois ans, réunira 80 intervenants autour de la « transformation sociale par l’innovation sociale » : « Nous regardons, nous dit Juan-Luis Klein, comment ces solutions expérimentées dans les milieux locaux deviennent des solutions plus vastes et se transforment en politiques publiques. » Initialement prévu à l’UQAM, le colloque aura lieu à l’hôtel Gouverneur de la Place Dupuis.

 

Pour se pencher sur la question, le Centre de recherche sur les innovations sociales regroupe dix universités partenaires et 47 membres réguliers issus de tous les champs de recherche, dont la géographie, la sociologie, les communications, les sciences politiques ou les sciences de la gestion. Mus par l’intérêt commun de renouveler le modèle québécois et d’aborder d’une nouvelle façon les problèmes sociaux, économiques, environnementaux, ceux-ci repensent la façon de produire la connaissance : plutôt que des connaissances produites en haut lieu, puis appliquées aux acteurs sur le terrain, les chercheurs du CRISES s’appuient sur un travail commun avec les acteurs, pour ensuite influencer la prise de décision.

 

Pour que ces innovations isolées débouchent sur une véritable transformation sociale, il faut que les politiques publiques s’en inspirent, les intègrent et les institutionnalisent… même si le processus est loin d’être évident. Car, malgré le dynamisme du Québec en la matière, l’innovation sociale ne bénéficie pas d’une reconnaissance suffisante, déplore monsieur Klein. Selon lui, pour construire une société innovatrice, il faut cesser de valoriser « l’innovation sur le plan uniquement technologique » et tenir compte plus systématiquement de leur pendant social.

 

De plus, le mouvement est inégal selon les secteurs, dit-il. Du côté du service aux personnes, du développement du territoire et de la lutte contre la pauvreté, « les politiques sont plutôt perméables à l’inspiration de la base ». Mais par contre, en ce qui concerne l’organisation du travail et le monde corporatif, les innovations ont du mal à aboutir à de réelles transformations pérennes : « Même si certaines réformes sont adoptées en temps de crise, elles sont rarement définitives. » Au contraire, les conditions ont tendance à se dégrader. « L’organisation de l’économie s’est modifiée d’une façon telle qu’une partie importante du marché du travail est marquée par la vulnérabilité et la précarité. »


Québec, terre innovante

 

À plusieurs moments de son histoire, le Québec a été un vivier d’innovations sociales, notamment lors de la Révolution tranquille et de la crise de l’emploi des années 80. Le développement économique communautaire, le financement solidaire, puis l’économie sociale et solidaire ont notamment émergé de ces moments de vaste remise en question.

 

Ainsi, lorsque les CPE sont devenus une mesure d’État en 1997, l’idée avait déjà été expérimentée dans des quartiers populaires durement touchés, dans les années 70-80, par les contrecoups de la crise industrielle. Alors que des parents s’étaient organisés pour concevoir des garderies solidaires à faible coût pour permettre aux mères d’intégrer le marché de l’emploi, « le gouvernement du Québec s’en est inspiré pour élaborer une politique publique devenue nationale ». Les carrefours jeunesse emploi en sont un autre exemple, ou encore les centres locaux de développement : « Dans les années 80, Montréal a vécu une crise importante en raison des modifications de sa structure industrielle, et les quartiers industriels ont été durement touchés. On a expérimenté des formules de développement économique communautaire, que les gens ont mis en place pour résoudre le problème de l’emploi. À la fin des années 90, le gouvernement du Québec créait les CLD. »

 

Aujourd’hui, le Québec connaît une « troisième vague d’expérimentation d’innovations sociales » après la crise de 2008 et la profonde remise en question du néolibéralisme qu’elle a inspiré. « De nouvelles formes de société sont en train de se générer. Il faut briser les cadres institutionnels et en créer d’autres ». Du côté des enjeux de l’heure, citons notamment l’environnement, le travail atypique ou encore les nouvelles formes d’organisation du travail qui s’imposent au détriment de la sécurité de l’emploi.

 

Quant au problème majeur de notre société actuelle, « l’atomisation sociale provoquée par le modèle économique », ces innovations sociales pourraient « reconstruire ce que le néolibéralisme a déconstruit, avec des bases plus solidaires et éthiques ».

 

Initiatives remarquables

 

Les initiatives présentées au colloque soulèveront des cas du monde entier, d’Amérique latine au Moyen-Orient, de Milan à Haïti. Il s’agit par exemple de formules de gouvernance inclusives, qui donnent une place aux citoyens dans les décisions, de formes de démocratie participatives. Un exemple sera celui de Sainte-Camille, en Estrie, où a été expérimentée une forme de gouvernance partagée et participative autour de projets culturels, de valorisation des ressources naturelles et de projets résidentiels dans un esprit d’inclusion : un incubateur en innovations sociales qui a généré des choses « admirables », selon Juan-Luis Klein.

 

D’autres communications porteront sur des modèles d’organisation différents au sein de villes affectées par la désindustrialisation. C’est notamment le cas d’un « modèle postcapitaliste et évolutif, proposé à Cleveland, bâti sur une base de réciprocité et de solidarité, impliquant des acteurs de la santé, de la sphère politique et municipale ».

 

Citons également la présence de l’organisme TIESS (Territoires innovants en économie sociale et solidaire), qui a vu le jour en octobre dernier, rassemblant une quarantaine d’organisations afin de favoriser l’innovation sociale dans les territoires du Québec et le transfert de connaissances des chercheurs aux ministères.

Collaboratrice

1 commentaire
  • Pierre Bernier - Abonné 22 mars 2014 08 h 56

    Approche porteuse d'avenir ?

    À une condition : la transparence !

    La planification concertée, la décision concertée, la mise en oeuvre concertée et l'évaluation concertée des résultats de la mesure doivent se dérouler dans un cadre éthique... afin d'éviter les dérives de divers ordres.