Les différentes littératures façonnent la langue à leur image

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Léonora Miano, d’origine camerounaise, était en 2013 la première lauréate africaine du prix Femina.
Photo: Agence France-Presse (photo) Thomas Samson Léonora Miano, d’origine camerounaise, était en 2013 la première lauréate africaine du prix Femina.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie (2014)

Alors que le nombre de francophones sur la planète ne cesse de croître — l’Organisation internationale de la francophonie en dénombre 220 millions répartis sur 75 pays —, on assiste aujourd’hui à une autre forme d’extension de la francophonie : celle de ses auteurs.

Lorsque Tahar Ben Jelloun recevait le prix Goncourt en 1987, il était le premier lauréat du continent africain en près d’un siècle à recevoir une telle distinction. Depuis, la tendance ne fait que s’accélérer, imposant une nouvelle donne dans le paysage littéraire : la littérature de langue française fait état d’une présence internationale, accordant sa reconnaissance à des pays qui n’avaient jamais encore conquis le devant de la scène.

 

Parmi ceux qui ont inscrit leur nom sur un tableau d’honneur qui brille de plus en plus par sa diversité, citons par exemple Amin Maalouf, Léonora Miano, première lauréate africaine du prix Femina (2013), Ahmadou Kourouma, Alain Mabanckou, Tierno Monénembo et Scholastique Mukasonga, quatre auteurs africains à empocher le prix Renaudot depuis le début du siècle, et bien sûr Dany Laferrière, lauréat du prix Médicis en 2009 et dernier-né parmi les « immortels ».

 

« Avec l’affluence des auteurs de littérature francophone parmi les prix littéraires français, les choses ont changé sur le plan médiatique », constate Christiane Ndiaye, professeure de littérature francophone à l’UdeM. À tel point qu’en 2008, un journaliste avait demandé à Edmonde Charles-Roux, la présidente de l’Académie Goncourt, s’il « fallait être nègre pour avoir un prix littéraire en France », selon ce qu’avait rapporté Tahar Ben Jelloun dans une chronique.

 

Vitalité

 

Au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, une telle ébullition est loin de passer inaperçue. Bien sûr, « la littérature francophone n’est pas une littérature émergente », précise Christiane Ndiaye. D’ailleurs, ça fait 20 ans que la littérature francophone — autre que québécoise et française — y est intégrée aux études littéraires à travers des spécialisations en littérature d’Afrique subsaharienne, du Maghreb et des Antilles. Quant aux pays étudiés, la tendance est plutôt à la régression qu’à l’expansion : un pays comme le Vietnam, par exemple, appartient désormais à l’histoire littéraire de la francophonie plutôt qu’à son actualité.

 

En revanche, la vitalité de la production littéraire du continent africain et des Antilles génère un renouvellement constant des corpus, ce qui fait de la littérature francophone « une littérature plus que contemporaine, où on a toujours de nouveaux textes à intégrer », poursuit-elle. À côté des classiques — Aimé Césaire, Ahmadou Kourouma, Ousmane Sembène ou Jacques Roumain —, une nouvelle génération d’auteurs s’immisce parmi les sujets de thèse de doctorat ou de maîtrise, comme Gisèle Pineau, Dany Laferrière, Alain Mabanckou, Malika Mokeddem, Tierno Monénembo ou Maryse Condé.

 

Métissage

 

Derrière ces noms, Christiane Ndiaye souligne le métissage des formes et des cultures qui donne à la littérature francophone sa richesse et sa complexité.

 

Venues s’intégrer au coeur d’un bagage culturel préexistant, les formes littéraires importées avec la colonisation se métissent, s’enrichissent d’influences multiples et engendrent une littérature qui conquiert son indépendance en marge des modèles préexistants. « Ceux qui découvrent les littératures francophones ont l’impression que, parce que ce sont des pays qui sont considérés comme en voie de développement, la culture aussi est en voie de développement. Mais c’est une culture très ancienne, où l’art verbal et la dramaturgie existaient bien avant la littérature de langue française. »

 

Ainsi, les formes traditionnelles telles que la poésie, « genre dominant du temps de la négritude », précise-t-elle, et encore aujourd’hui dans les Antilles, ont fait place, dans certaines régions, aux formes en prose, comme le roman ou les nouvelles. Mais « aujourd’hui, on considère que ce sont des champs littéraires devenus autonomes, qui ne se développent pas de la même façon », poursuit-elle.

 

Ainsi, les différentes littératures façonnent la langue à leur image, s’appropriant et réinventant le même modèle au gré des réalités différentes. Dans plusieurs pays d’Afrique, « le roman réaliste, social et didactique s’impose », alors qu’au Maghreb, la littérature est passée par une recherche sur les formes, donnant naissance au « roman-poème », dans une « fusion des genres que nous ne connaissons pas en Occident ».

 

La langue française elle-même voyage, s’enrichit et bourgeonne. « La langue française n’a pas qu’une seule forme : c’est une langue vivante qui évolue et qui change, notamment dans son vocabulaire. »

 

Ouverture académique

 

Du côté des études et de la recherche, la littérature francophone a « le vent dans les voiles », selon les mots de Benoît Melançon, directeur du Département des littératures de langue française de l’UdeM. « De nombreux étudiants s’inquiètent des débouchés en enseignement et pensent qu’un candidat spécialisé sur un écrivain guadeloupéen serait en bas de la liste. Mais c’est le contraire qui se produit : presque tous mes étudiants qui ont fait des maîtrises sur la francophonie se sont trouvé des postes au cégep », raconte Christiane Ndiaye.

 

Et même si l’UdeM ne prévoit aucune embauche dans cette discipline, c’est loin d’être le cas dans les autres universités canadiennes et américaines. « Récemment, on dénombrait plus de 90 postes en littérature francophone aux États-Unis », ajoute Benoît Melançon. Même l’Université McGill, qui « n’a jamais eu de spécialiste en francophonie, alors qu’à l’UdeM, ça fait 25 ans qu’il y en a, a décidé cette année de créer un poste », poursuit Mme Ndiaye.

 

Si la littérature de la francophonie est plus que jamais d’actualité, c’est aussi, selon Christiane Ndiaye, en raison de l’évolution de la société, de plus en plus ouverte à l’international. « La rencontre des cultures, les préjugés de type racial sont des enjeux qui intéressent et qui touchent un nombre croissant de lecteurs. »

 

Le grand absent de cet engouement actuel pour l’enseignement et la recherche en littérature francophone ? La France. « C’est surprenant, mais nous avons peu d’échanges avec la France, contrairement aux États-Unis, à l’Afrique et aux Antilles. Les centres de recherche sur la francophonie en France ont presque disparu. Ils font appel à nous pour donner des cours ! »

 

Alors que la littérature de la francophonie semble en plein essor, on se réjouira du fait que rien ne semble présager son essoufflement, bien au contraire. En effet, alors que l’avenir de la francophonie est en Afrique, selon l’OIF, avec des estimations démographiques de 700 millions de francophones en 2050, la littérature dans la langue de Molière semble appelée à un bel avenir.