Une utopie qui vient de loin

La ville de Montpellier, dans le sud de la France, est présentée comme l’un des modèles en matière d’exploitation de réseaux intelligents.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pascal Guyot La ville de Montpellier, dans le sud de la France, est présentée comme l’un des modèles en matière d’exploitation de réseaux intelligents.

C’est un autre paradoxe de la modernité : tout en étant résolument tournée vers l’avenir, l’idée de la ville intelligente n’en demeure pas moins alimentée par un mythe très lointain que l’humanité a façonné au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et de ses drames.

 

« À cette époque, la cybernétique s’est imposée dans l’imaginaire collectif. Avec elle, les humains allaient pouvoir prendre des décisions plus rationnelles, et du coup éviter de reproduire les erreurs qui avaient entraîné autant de morts, résume Éric George, le directeur du Groupe de recherche interdisciplinaire sur la communication, l’information et la société (GRICIS) de l’UQAM. La ville intelligente est nourrie par cette même quête de rationalité. »

 

Utopie en cours de construction, l’idée est présentée par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) comme un environnement urbain dans lequel les systèmes de réseaux interconnectés suivent et documentent en temps réel l’activité d’une ville pour faciliter la prise de décision. Une ville intelligente deviendrait aussi plus agréable à vivre, la technologie étant en effet mise à contribution pour réduire les gaspillages, optimiser les déplacements des individus, la gestion des fonds publics, la consommation de ressources, et ce, dans une logique de développement durable.

 

Sur papier, le rêve évoque aussi la transparence, le contrôle, les économies — même si dans les faits, beaucoup d’investissements vont être nécessaires pour créer ces réseaux —, et s’abreuve aux quelques projets plus ou moins aboutis qui apparaissent dans quelques coins de villes qui ne manquent pas une occasion d’en parler. « Quand la tendance de la ville intelligente devient lourde, dit le spécialiste en géomatique Stéphane Roche, mieux vaut s’afficher bruyamment comme ville intelligente que non. »

 

La tendance donne des ailes à Amsterdam qui, tout en évoquant un projet d’implantation d’un réseau WiFi sur l’ensemble de son territoire, déploie un système de surveillance de son réseau routier, avec panneaux lumineux pour guider les automobilistes et réduire les risques d’embouteillages. Songho, en Corée du Sud, se présente également comme un modèle en la matière avec ses réseaux intelligents de gestion des eaux pour l’irrigation des parcs, de déplacements de ces autobus ou encore l’utilisation de matière recyclée à 75 % dans l’ensemble de ses immeubles. Rio, Barcelone ou encore Montpellier sont également présentées comme des modèles.

 

« L’innovation est sectorielle, localisée, dans des pays qui sont plus avancés que nous sur cette question, mais sans consensus réel sur ce que devrait être une ville intelligente », poursuit M. Roche. Un vide, un flou, une désorganisation qui est finalement rassurante pour Marie-Andrée Doran, la directrice de l’Institut technologies de l’information et sociétés (ITIS) de l’Université Laval : dans ce contexte, elle voit surtout l’urgence d’une réflexion sérieuse à mener sur ce concept, « si l’on veut passer à l’action de manière efficace et réfléchie », et ce, d’ici 2050, date à laquelle Ryan Chin, penseur de la modernité au MIT, estime l’apparition dans les milieux les réseaux de transports intelligents censés rendre la vie du citadin plus agréable. Soit dans 36 ans !